— Je ne peux pas partir tout de suite, il faut que j'attende M. de
Charlus avec qui je dois m'en aller.
Mme de Villeparisis entendit ces derniers mots. Elle en parut
contrariée. S'il ne s'était agi d'une chose qui ne pouvait intéresser un sentiment
de cette nature, il m'eût paru que ce qui semblait en alarme à ce moment-là
chez Mme de Villeparisis, c'était la pudeur. Mais cette hypothèse ne se
présenta même pas à mon esprit. J'étais content de Mme de Guermantes, de
Saint-Loup, de Mme de Marsantes, de M. de Charlus, de Mme de Villeparisis, je
ne réfléchissais pas, et je parlais gaîment à tort et à travers.
— Vous devez partir avec mon neveu Palamède ? me dit-elle.
Pensant que cela pouvait produire une impression très favorable
sur Mme de Villeparisis que je fusse lié avec un neveu qu'elle prisait si
fort : "Il m'a demandé de revenir avec lui, répondis-je avec joie.
J'en suis enchanté. Du reste nous sommes plus amis que vous ne croyez, Madame,
et je suis décidé à tout pour que nous le soyons davantage." De
contrariée, Mme de Villeparisis sembla devenue soucieuse : "Ne
l'attendez pas, me dit-elle d'un air préoccupé, il cause avec M. de Faffenheim.
Il ne pense déjà plus à ce qu'il vous a dit. Tenez, partez, profitez vite
pendant qu'il a le dos tourné." Je n'étais, pour ma part, guère pressé
d'aller retrouver Robert et sa maîtresse. Mais Mme de Villeparisis semblait
tenir tant à ce que je partisse que, pensant peut-être qu'elle avait à causer
d'affaires importantes avec son neveu, je lui dis au revoir. À côté d'elle M.
de Guermantes, superbe et olympien, était lourdement assis. On aurait dit que
la notion omniprésente en tous ses membres de ses grandes richesses, comme si
elles avaient été fondues au creuset en un seul lingot humain, donnait une densité
extraordinaire à cet homme qui valait si cher. Au moment où je lui dis au
revoir, il se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte et
compacte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir,
soulevait, et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue
de Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait faite tout en or. Telle était la
puissance que l'éducation des Jésuites avait sur M. de Guermantes, sur le corps
de M. de Guermantes du moins, car elle ne régnait pas aussi en maîtresse sur
l'esprit du duc. M. de Guermantes riait de ses bons mots, mais ne se déridait
pas à ceux des autres.
Dans l'escalier, j'entendis derrière moi une voix qui
m'interpellait :
— Voilà comme vous m'attendez, Monsieur.
C'était M.
de Charlus.
— Cela vous est égal de faire quelques pas à pied ? me dit-il
sèchement, quand nous fûmes dans la cour. Nous marcherons jusqu'à ce que j'ai
trouvé un fiacre qui me convienne.
—Vous vouliez me parler, Monsieur ?
— Ah ! Voilà, en effet, j'avais certaines choses à vous dire,
mais je ne sais trop si je le ferai. Certes je crois qu'elles pourraient être
pour vous le point de départ d'avantages inappréciables. Mais j'entrevois aussi
qu'elles amèneraient dans mon existence, à mon âge où on commence à tenir à la
tranquillité, bien des pertes de temps, bien des dérangements de tout
ordre ; or, je me demande si vous valez la peine que je me donne pour vous
tout ce tracas, et je n'ai pas le plaisir de vous connaître assez pour en
décider. Je vous ai trouvé bien médiocre à Balbec, même en faisant la part de
la stupidité inséparable du personnage de "baigneur" et du port de la
chose appelée espadrilles. Peut-être d'ailleurs n'avez-vous pas de ce que je
pourrais faire pour vous un assez grand désir pour que je me donne tant
d'ennuis, car je vous le répète très franchement, Monsieur, pour moi ce ne peut
être, répéta-t-il en scandant les mots avec force, que des ennuis.
Je protestai qu'alors il n'y fallait pas songer. Cette rupture des
pourparlers ne parut pas être de son goût.
— Cette politesse ne signifie rien, me dit-il d'un ton dur. Il n'y
a rien de plus agréable que de se donner de l'ennui pour une personne qui en
vaille la peine. Pour les meilleurs d'entre nous, l'étude des arts, le goût de
la brocante, les collections, les jardins, ne sont que des ersatz, des
succédanés, des alibis. Dans le fond de notre tonneau, comme Diogène, nous
demandons un homme. Nous cultivons les bégonias, nous taillons les ifs, par pis
aller, parce que les ifs et les bégonias se laissent faire. Mais nous aimerions
mieux donner notre temps à un arbuste humain, si nous étions sûrs qu'il en
valût la peine. Toute la question est là ; vous devez vous connaître un
peu. En valez-vous la peine ou non ?
— Je ne voudrais, Monsieur, pour rien au monde, être pour vous une
cause de soucis, lui dis-je, mais quant à mon plaisir, croyez bien que tout ce
qui me viendra de vous m'en causera un très grand. Je suis profondément touché
que vous veuillez bien faire ainsi attention à moi et chercher à m'être utile.
À mon grand étonnement ce fut presque avec effusion qu'il me
remercia de ces paroles. Passant son bras sous le mien avec cette familiarité
intermittente qui m'avait déjà frappé à Balbec et qui contrastait avec la
dureté de son accent :
— Avec l'inconsidération de votre âge, me dit-il, vous pourriez
parfois avoir des paroles capables de creuser un abîme infranchissable entre
nous. Celles que vous venez de prononcer sont au contraire du genre qui est
justement capable de me toucher et de m'entraîner à faire beaucoup, trop
peut-être pour vous.
Tout en marchant avec moi bras dessus bras dessous et en me disant
ces paroles qui, bien que mêlées de dédain, étaient si affectueuses, M. de
Charlus tantôt fixait ses regards sur mon visage avec cette fixité intense,
cette dureté perçante qui m'avaient frappé le premier matin où je l'avais
aperçu devant le casino à Balbec, et même bien des années avant, près de
l'épinier rose, à côté de Mme Swann que je croyais alors sa maîtresse, dans le
parc de Tansonville, tantôt les faisait errer autour de lui et examiner les
fiacres qui passaient assez nombreux à cette heure de relais, avec tant
d'insistance que plusieurs s'arrêtèrent, le cocher ayant cru qu'on voulait le
prendre. Mais M. de Charlus les congédiait aussitôt.
— Aucun ne fait mon affaire, me dit-il, tout cela est une question
de lanternes, du quartier où ils rentrent. Je voudrais, Monsieur, me dit-il,
que vous ne puissiez pas vous méprendre sur le caractère purement désintéressé
et charitable de la proposition que je vais vous adresser.
J'étais frappé par combien de côtés sa diction, plus encore qu'à
Balbec, ressemblait à celle de Swann.
— Vous êtes assez intelligent, je suppose, pour ne pas croire
qu'elle est inspirée par "manque de relations", par crainte de la
solitude et de l'ennui. De ma famille je n'ai pas à vous parler, car je pense
qu'un garçon de votre âge appartenant à la petite bourgeoisie (il accentua ce
mot avec satisfaction) doit savoir l'histoire de France. Ce sont les gens de
mon monde qui ne lisent rien et ont une ignorance de laquais. Jadis les valets
de chambre du roi étaient recrutés parmi les grands seigneurs, maintenant les
grands seigneurs ne sont guère plus que des valets de chambre. Mais les jeunes
bourgeois comme vous lisent, vous connaissez certainement sur les miens la
belle page de Michelet : "Je les vois bien grands, ces puissants
Guermantes. Et qu'est auprès d'eux le pauvre petit roi de France enfermé dans
son palais de Paris ?" (…)
— Revenons à vous, me dit-il, et à mes projets sur vous. (…) Ne
soyez pas bête, ne refusez pas par discrétion. Comprenez que si je vous rends
un grand service, je n'estime pas que vous m'en rendiez un moins grand. Il y a
longtemps que les gens du monde ont cessé de m'intéresser, je n'ai plus qu'une
passion, chercher à racheter les fautes de ma vie en faisant profiter de ce que
je sais une âme encore vierge et capable d'être enflammée par la vertu. J'ai eu
de grands chagrins, Monsieur, et que je vous dirai peut-être un jour, j'ai
perdu ma femme qui était l'être le plus beau, le plus noble, le plus parfait
qu'on pût rêver. J'ai de jeunes parents qui ne sont pas, je ne dirai pas
dignes, mais capables de recevoir l'héritage moral dont je vous parle. Qui sait
si vous n'êtes pas celui entre les mains de qui il peut aller, celui dont je
pourrai diriger et élever si haut la vie ? La mienne y gagnerait par
surcroît. Peut-être en vous apprenant les grandes affaires diplomatiques y
reprendrais-je goût de moi-même et me mettrais-je enfin à faire des choses intéressantes
où vous seriez de moitié. Mais avant de le savoir, il faudrait que je vous
visse souvent, très souvent, chaque jour.
Je voulais profiter de ces ardentes dispositions inespérées que
montrait M. de Charlus, pour lui demander s'il ne pourrait pas me faire rencontrer
sa belle-soeur, mais, à ce moment, j'eus le bras vivement déplacé par une
secousse comme électrique. C'était M. de Charlus qui, pour quelque raison venue
contrarier les lois "cosmiques" dont il était encore une seconde
auparavant le "vates inspiré", venait de retirer précipitamment son
bras de dessous le mien. Bien que, tout en parlant, il promenât ses regards
dans toutes les directions, il venait seulement d'apercevoir M. d'Argencourt
qui débouchait d'une rue transversale. En nous voyant, le ministre de Belgique
parut contrarié, jeta sur moi un regard de méfiance, presque ce regard destiné
à un être d'une autre race que Mme de Guermantes avait eu pour Bloch, et tâcha
de nous éviter. Mais on eût dit que M. de Charlus tenait à lui montrer qu'il ne
cherchait nullement à ne pas être vu de lui, car il l'appela et pour lui dire
une chose fort insignifiante. Et craignant peut-être que M. d'Argencourt ne me
reconnût pas, M. de Charlus lui dit que j'étais un grand ami de Mme de
Villeparisis, de la duchesse de Guermantes, de Robert de Saint-Loup, que
lui-même, Charlus, était un vieil ami de ma grand'mère, heureux de reporter sur
le petit-fils un peu de la sympathie qu'il avait pour elle. Néanmoins je
remarquai que M. d'Argencourt, à qui pourtant j'avais été à peine nommé chez
Mme de Villeparisis et à qui M. de Charlus venait de parler longuement de ma
famille, fut plus froid avec moi qu'il n'avait été il y a une heure, et dès
lors, pendant très longtemps il en fut ainsi chaque fois qu'il me rencontrait.
Il m'observa ce soir-là avec une curiosité qui n'avait rien de sympathique et
sembla même avoir à vaincre une vive résistance quand, en nous quittant, après
une hésitation, il me tendit une main qu'il retira aussitôt.
— Je regrette ce contretemps, me dit M. de Charlus. Argencourt,
bien né mais mal élevé, diplomate plus que médiocre, mari détestable et
coureur, fourbe comme dans une pièce, est un de ces hommes incapables de
comprendre, mais très capables de détruire les choses vraiment grandes.
J'espère que notre amitié le sera, si elle doit se fonder un jour, et que vous
me ferez l'honneur de la tenir autant que moi à l'abri des coups de pied d'un
de ces ânes qui, par désoeuvrement, maladresse, ou méchanceté, écrasent ce qui
semblait fait pour durer. C'est malheureusement sur ce moule que sont faits la
plupart des gens du monde.
— La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous
parlions tout à l'heure d'une guerre possible. Il paraît qu'elle a là-dessus
des lumières spéciales.
— Elle n'en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les
femmes, et beaucoup d'hommes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je
voulais parler. Ma belle-soeur est une personne agréable qui s'imagine être
encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur la politique.
Sa fréquentation ne pourrait actuellement exercer sur vous qu'une action
fâcheuse, comme d'ailleurs toute fréquentation mondaine. Et c'est justement une
des premières choses que j'allais vous dire quand ce sot m'a interrompu. Le
premier sacrifice qu'il faut me faire - j'en exigerai autant que je vous ferai
de dons - c'est de ne pas aller dans le monde. J'ai souffert tantôt pour vous
de vous voir à cette réunion ridicule. Vous me direz que j'y étais bien, mais
pour moi ce n'est pas une réunion mondaine, c'est une visite de famille. Plus
tard, quand vous serez un homme arrivé, si cela vous amuse de descendre un
moment dans le monde, ce sera peut-être sans inconvénients. Alors je n'ai pas
besoin de vous dire de quelle utilité je pourrai vous être. Le
"sésame" de l'hôtel Guermantes et de tous ceux qui valent la peine
que la porte s'ouvre grande devant vous, c'est moi qui le détiens. Je serai
juge et entends rester maître de l'heure. Actuellement vous êtes un
catéchumène. Votre présence là-haut avait quelque chose de scandaleux. Il faut
avant tout éviter l'indécence.
(…)
"Actuellement, continua M. de Charlus, en allant dans le
monde, vous ne feriez que nuire à votre situation, déformer votre intelligence
et votre caractère. Du reste il faudrait surveiller même et surtout vos
camaraderies. Ayez des maîtresses si votre famille n'y voit pas d'inconvénient,
cela ne me regarde pas et même je ne peux que vous y encourager, jeune
polisson, jeune polisson qui allez avoir bientôt besoin de vous faire raser, me
dit-il en me touchant le menton. Mais le choix des amis hommes a une autre
importance. Sur dix jeunes gens, huit sont de petites fripouilles, de petits
misérables capables de vous faire un tort que vous ne réparerez jamais. Tenez,
mon neveu Saint-Loup est à la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de
vue de votre avenir, il ne pourra vous être utile en rien ; mais pour
cela, moi je suffis. Et, somme toute, pour sortir avec vous, aux moments où
vous aurez assez de moi, il me semble ne pas présenter d'inconvénient sérieux,
à ce que je crois. Du moins, lui c'est un homme, ce n'est pas un de ces
efféminés comme on en rencontre tant aujourd'hui, qui ont l'air de petits
truqueurs et qui mèneront peut-être demain à l'échafaud leurs innocentes
victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d'argot :
"truqueur". Quiconque l'eût connue eût été aussi surpris que moi. Les
gens du monde aiment volontiers à parler argot, et les gens à qui on peut
reprocher certaines choses, à montrer qu'ils ne craignent pas de parler
d'elles. Preuve d'innocence à leurs yeux. Mais ils ont perdu l'échelle, ne se
rendent plus compte du degré à partir duquel une certaine plaisanterie
deviendra trop spéciale, trop choquante, sera plutôt une preuve de corruption
que de naïveté.) Il n'est pas comme les autres, il est très gentil, très
sérieux.
Je ne pus m'empêcher de sourire de cette épithète de
"sérieux" à laquelle l'intonation que lui prêta M. de Charlus
semblait donner le sens de "vertueux", de "rangé", comme on
dit d'une petite ouvrière qu'elle est "sérieuse". À ce moment un
fiacre passa qui allait tout de travers ; un jeune cocher, ayant déserté
son siège, le conduisait du fond de la voiture où il était assis sur les
coussins, l'air à moitié gris. M. de Charlus l'arrêta vivement. Le cocher
parlementa un moment.
— De quel côté allez-vous ?
— Du vôtre (cela m'étonnait, car M. de Charlus avait déjà refusé
plusieurs fiacres ayant des lanternes de la même couleur).
— Mais je ne veux pas remonter sur le siège. Ça vous est égal que je
reste dans la voiture ?
— Oui, seulement baissez la capote. Enfin pensez à ma proposition,
me dit M. de Charlus avant de me quitter, je vous donne quelques jours pour y
réfléchir, écrivez-moi. Je vous le répète, il faudra que je vous voie chaque
jour et que je reçoive de vous des garanties de loyauté, de discrétion que
d'ailleurs, je dois le dire, vous semblez offrir. Mais, au cours de ma vie,
j'ai été si souvent trompé par les apparences que je ne veux plus m'y fier.
Sapristi ! C'est bien le moins qu'avant d'abandonner un trésor je sache en
quelles mains je le remets. Enfin, rappelez-vous bien ce que je vous offre,
vous êtes comme Hercule dont, malheureusement pour vous, vous ne me semblez pas
avoir la forte musculature, au carrefour de deux routes. Tâchez de ne pas avoir
à regretter toute votre vie de n'avoir pas choisi celle qui conduisait à la
vertu. Comment, dit-il au cocher, vous n'avez pas encore baissé la
capote ? Je vais plier les ressorts moi-même. Je crois du reste qu'il
faudra aussi que je conduise, étant donné l'état où vous semblez être.
Et il sauta à côté du cocher, au fond du fiacre qui partit au
grand trot.