Il s’agit là de la définition même, pour moi, de la photographie : la lumière écrite par la lumière elle-même, la lumière qui est à la fois sujet et objet d’un acte d’écriture, de création de signes et de sens.

 

Les signes auxquels la lumière donne naissance sont toujours marqués par l’ouverture et l’indétermination : l’ombre gomme et le reflet mêle, l’ombre et le reflet étant bien sûr les deux modes d’auto-écriture de la lumière.

 

L’ombre

 

Dans la série des Barreaux, on voit la lumière ouvrir la prison, en désignant la faiblesse de ces barreaux qui se dématérialisent et s’ouvrent, créant des figures et des configurations qui n’emprisonnent plus, mais au contraire libèrent. La lumière fait de la prison un objet de beauté en réécrivant les barreaux, en nous faisant toucher du regard leur matérialité au moment même où elle les projette, et en les ouvrant, les offre à un sens nouveau, indéterminé, proprement ouvert.


 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 


 

Le reflet

 

Dans la série des Obsessions, le reflet est créateur d’univers : le point de départ est la chose la plus mondaine possible, la plus artificielle qui soit : un mannequin portant des vêtements chics à la devanture d’une boutique chic de la Piazza di Spagna à Rome. On notera qu’on n’a pas ici une femme, mais sa représentation, sa mise en objet dans un projet commercial. Or ce monde artificiel (et dur, réel) vient se mêler au monde reflété, un monde naturel (notamment les palmiers, la vie foisonnante et souple en opposition à la rigidité du mannequin). On pénètre ainsi, grâce à la lumière, dans un monde de beauté libre et découplée du réel, pure création de la lumière : un monde intangible, sans épaisseur, dégagé ; un monde ouvert à l’interprétation et à l’appropriation par le don du sens.


 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

L’exploration de l’univers du reflet se poursuit dans la série Lighted Fools (le titre est extrait de la célèbre tirade de Macbeth, celle qui contient les vers : And all our yesterdays have lighted fools / The way to dusty death.)

 

Il s’agit ici de la rencontre de la photographie et de la mort : rencontre programmée dans la mesure où toute photo est arrêt du flux, fixation, prélèvement dans le tissu vivant de ce qui ne peut plus être dès lors qu’une simple image. Les poupées dégradées et couvertes de poussière (comme de la terre ou du sable, image même de l’ensevelissement) ne disent plus le jouet qu’elles ont été, mais la mort qu’elles sont. Le monde extérieur reflété (dans le passant, Passing By, dans la dame qui téléphone – téléphone à la mort, Phoning Death) est pris dans les rets de la mort, et le photographe (notamment par la présence de l’arc photographique) y participe à tous les coups. Le geôlier est emprisonné, le fixateur fixé, l’entomologiste se retrouve papillon épinglé.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Passing By


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Phoning Death


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

With Open Eyes


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Caged


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Let the Sun Shine

 

 

 

 

 

 

 

 

In God We Trust


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sequere me


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Do I love you ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

The Photographer


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Under Scrutiny


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Obviously none of my business


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

What is it you’re seeing ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

We met in Venice, remember ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

She did listen, though


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I meant no harm


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

And you thought I knew


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

This they did to me


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

again and …


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

… again


 

Le mélange des univers se retrouve dans les deux photos de la série Lecture. Les mannequins lisent une écriture de marbre, le monde dur et pérenne (l’Ara Pacis de Rome) s’oppose à l’exposition temporaire des mannequins portant Valentino, et au monde reflété et passant qui dématérialise le tout, et offre l’ensemble comme un nouveau signe à lire.

 

Au contraire, Stepping Down fond harmonieusement le mannequin dans la composition, par le jeu des lignes qui tendent à résoudre les tensions.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lecture (I)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lecture (II)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stepping Down


Le signe

 

La problématique du signe se poursuit par une étude de son autonomie (Signposts) : le signe ne figure plus que lui-même ; vu de dos, il contemple la mer, comme nous.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Signposts

 


 

Les avatars du signe sont le sujet de la série des Nombres : ces Nombres, par les transformations qu’ont subies leurs supports et par leur présentation hors de tout contexte de comptage, s’érigent en signes d’accueil, j’entends par là accueils d’autres signes qui viennent se loger dans leur effacement, dans les anfractuosités de leur matière usée par les intempéries et le passage des véhicules.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Un


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Deux


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Trois


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Quatre


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cinq


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Six


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Huit


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Neuf


 

 

 

 

Le support du signe, et avant tout sa matérialité, par laquelle il impose au signe sa propre présence, apparaît comme le thème principal des photos intitulées Le Cri et Matières. Il y a ici bien sûr l’œuvre d’art à fixer et préserver avant qu’elle ne disparaisse (celle qui a donné naissance à la photo Le Cri se trouvait au coin de la via Canova et de la via del Corso, à Rome : il n’en reste rien), mais également la promotion du support, qui souligne la précarité de l’œuvre et en intensifie la valeur.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cri

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Matières


On retrouve  l’importance du support et du signe second qu’il permet (via la promotion que lui confère la photographie) dans les photos consacrées à l’univers muséal : L’œuvre inscrite, L’œuvre absente et L’incrinatura (la fissure). Dans L’œuvre absente, l’œuvre est paradoxalement présente, puisque le jeu des ombres porte à présent sa propre étiquette, empruntée à l’œuvre absente ; le reflet est comme lui-même reflété (par le jeu d’un deuxième reflet), l’absence est promue en présence. Dans L’œuvre inscrite, l’œuvre est dédoublée par le contexte dans laquelle elle s’inscrit – la découpe qu’impose la photo contribue à la reconnaissance comme œuvre à part entière de l’inscription de l’œuvre en contexte. Dans L’incrinatura, l’œuvre existe une seconde fois par le reflet que le lumière inscrit, et que la fissure achève d’individualiser, en lui conférant valeur de métaphore.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œuvre inscrite

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œuvre absente


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’incrinatura (la fissure)


L’œuvre d’art encore dans Transit Morontiel et Absence : il s’agit de deux constructions autour de l’œuvre de Joseph Strée, qui porte elle-même le titre de Transit Morontiel. Dans la première, la lectrice vient habiter le monde du glissement que souligne le titre. Dans la seconde, le passage est accompli : il ne reste que l’absence dans cet univers-ci, placé en-dessous de l’œuvre. 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Transit morontiel (autour d’une œuvre de Joseph Strée)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Absence


La photographie, on le sait, est affaire de moment. Et le moment, c’est la lumière qui est la première à nous l’offrir. J’en veux pour preuve mon Silène, qui se trouve à Rome, via del Babuino (le singe étant le Silène en question), et qui aux yeux de certains passe pour une statue ‘informe’ (le mot du Guide Gallimard consacré à Rome, édition 2003). Preuve s’il en fallait que beauty lies in the eye of the beholder – c’est à mes yeux une œuvre puissante et belle, et j’ose espérer que ma photo ne lui fait pas injure.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Silène


 

J’en finis avec l’apport de la photographie à l’œuvre d’art – elle s’en sert, mais en même temps lui rend un hommage qui se veut sensible et intelligent – à l’aide de La vie antérieure et Futilité de toute réjouissance.

 

De La Vie Antérieure, voici ce que je disais dans mes Cahiers (http://promethee.philo.ulg.ac.be/engdep1/download/cahiers/cahiers%20XXVIII.htm) :

 

Je la range dans les inclassables, ce qui n’est pas un très bon départ, puisque on est d’emblée privé du support offert par une catégorie. Je suis absolument certain d’avoir choisi le titre qui lui convient, qu’elle appelle, mais il est lui-même de l’ordre du mystère, de ces choses que l’on sait que l’on sait, mais sans pouvoir ramener ce savoir à la surface.

 

On peut commencer par en étudier le caractère incongru – le rouge des tomates, le fruit de gauche touché de lumière, la mouche du fruit et son ombre, cette courbe qui passe le relais à l’ombre de l’appareil et des mains qui le manipulent, cachant un regard que l’on ne fait que sentir. La photo est plusieurs fois scindée, en des positions qui devraient se révéler antagonistes et peu harmonieuses, mais que le deuxième plan désamorce : c’est le plan de la double représentation, la légère aquarelle japonaise et tout le jeu des ombres qui semblent faire partie d’un univers distinct mais du même ordre ; l’insecte et la feuille se répondent, le tronc sur lequel l’insecte est posé semble dessiné avec des ombres, comme l’est le ‘dessin’ des ombres à droite, en dehors de l’aquarelle.

 

Les plans eux-mêmes, à l’arrière, subissent un fléchissement où s’incurvent et s’adoucissent les verticales, que ce soient celles du plan d’ombres ou celles de l’aquarelle – ici encore, le même ordre règne, celui de la Vie antérieure, qui est nôtre, mais où nous ne pourrons jamais retourner.

 

Je le disais d’entrée de jeu – une utilisation de l’œuvre d’art – une belle œuvre dont je ne sais rien, elle me fut offerte par Jacques Noël au retour d’un voyage au Japon – on dirait qu’il s’agit d’une double planche sur carton, extraite d’un ouvrage de botanique ou d’entomologie, qui sait ? Une utilisation donc, mais qui respecte, je crois, la légèreté de l’œuvre, sa simplicité profonde, son mystère.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vie antérieure

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Futilité de toute réjouissance

 

 


 

La photographie, par le découpage du réel qu’elle permet et impose tout à la fois, se prête particulièrement bien à la création de nouveaux signes : on sent que ces signes signifient, ou plutôt peuvent signifier ; mais leur ouverture est telle qu’ils sont eux-mêmes générateurs de signes : on ne peut arrêter le mouvement de signification qu’ils mettent en branle. C’est le cas – du moins je l’espère – de photos telles que Tension, Préparatifs pour une métempsycose, Le Jour, Mer du Nord ou encore L’Entrée (on voit qu’on passe d’un dépouillement d’épure au foisonnement le plus débridé).

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Tension


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préparatifs pour une métempsycose


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le jour


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mer du Nord


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’entrée


Éloge de la lumière

 

Un dernier volet de cet ensemble est consacré tout entier à la gloire de la lumière. Comment on peut oser en capter la source, le soleil – par la voie du reflet comme dans L’œil,  Frontière ou Quelques chaises.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œil


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Frontières


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques chaises


 

 

La douceur aussi du gris, cette presqu’absence qui évoque si bien la nostalgie, la présence sentie et regrettée ; dans un même mouvement, création de sens et invitation au voyage proposé par la métaphore : L’Oracle, Figure de la Danse, Singing, Alone again, naturally et Seul.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’oracle


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Figure de la danse


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Singing

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alone again, naturally


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seul


La lumière en pleine gloire aussi : Piété de la lumière, elle qui nous tourne vers toute source, nous force au retour, nous convertit. Dans La première des vertus, c’est la netteté qu’elle souligne, l’humilité qu’elle élève. Dans À propos de la peau, ses déclinaisons se font intimes, elle exalte le quotidien et fait de l’absence même une présence différée, mûrissante.  


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Piété de la lumière


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La première des vertus


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de la peau


 

 

 

On peut terminer sur l’ironie de Putting Onseself in the Picture, un autoportrait du photographe au travail, ou comment faire de soi-même un simple élément de composition.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Putting Oneself in the Picture