On peut faire de la couleur le sujet même de la photo ; les formes seront alors au service même des couleurs ; mais bien sûr on pourra toujours regarder la photo autrement, et faire des couleurs les servantes des formes. Je parlerai ici seulement d’un projet photographique ; au centre de ce projet se trouve l’étude de diverses couleurs, pour elles-mêmes.

 

Commençons par le bleu :

 

 

[Trégor, hiver 2006]

 

J’enchaîne tout de suite sur une digression. Supposons un instant que quelqu’un réclame pour cette photo le statut d’œuvre. Qui en sera l’auteur ? La réponse, quelle qu’elle soit, posera problème, à moins d’accepter que cette œuvre a des auteurs multiples. Les peintures ont été appliquées par quelqu’un et dans un but précis que l’on peut en toute quiétude laisser hors du domaine de l’art. D’ailleurs, je gagerais que personne d’autre que moi ne s’est penché sur ces taches de couleur avec une visée artistique – en fait, l’ensemble dont je donne ici un ‘extrait’ n’attire les regards de personne ; le passant passe, le promeneur continue sa promenade. On peut me croire sans que j’aie à documenter et à étayer mes dires.

La visée artistique, et le statut d’œuvre d’art, et la question de l’auteur, est-ce tout ce qu’il y a à en dire ? Bon, est œuvre d’art ce qui est reconnu comme tel par un public donné, à une époque donnée – l’œuvre naît et meurt bien indépendamment de sa naissance et de sa mort physique. Mais le statut d’œuvre d’art n’est pas attribuable par l’auteur – ce serait vraiment trop facile…

 

La visée artistique, toutefois, l’est. Je ne m’amuse pas à prendre cette photo juste pour faire voir que ça n’en valait pas la peine. Mais je ne peux m’en prétendre l’auteur unique, je crois que je dois reconnaître que j’utilise ce que le réel me donne. Qu’il s’agisse d’un paysage, d’un visage, de détritus, d’une œuvre d’art déjà reconnue telle ou reconnue telle précisément suite à sa promotion photographique, je suis co-auteur de la photo. Je disais que j’utilise – je n’ai pas peur du mot, mais que l’on comprenne que cette utilisation est respectueuse, de l’ordre de la célébration.

 

Fin de digression.

 

Je passe au rouge :

 

 

[Trégor, hiver 2006]

 

Ici encore, il s’agit de l’œuvre de l’homme, et cette fois elle a nettement moins subi les dommages apportés par le temps, intempéries et simple passage des heures. Mais ces lignes et ces couleurs, et cet ovale de fixation, étaient pris dans une visée pratique tout à fait étrangère à ma visée à moi, celle de faire travailler le rouge.

Je suis intéressé par ce flot de rouge, et le fondu du flou qui le mêle au gris, et cette masse lumineuse comme déposée, avec son ombre propre, et la courbe du gris plus foncé que le flot rouge n’interrompt pas tout à fait (elle reste perceptible), et finalement ces fenêtres de gris plus clair qui ont fonction d’allègement et de soulèvement, et qui se répartissent avec un pouvoir englobant, en partie grâce au petit triangle qui amorce une courbe prolongée par l’ovale de lumière.

 

Complétons par le vert :

 

 

[Trégor, hiver 2006]

 

Ici il s’agit de l’ouvrage de la nature superposé à celui de l’homme – les gouttes d’eau se sont formées là sans que personne, et surtout pas moi, ne les invite ou les guide. La surface sous-jacente est de bois, du bois travaillé par l’homme, certes, mais dans une perspective toute différente de celle d’offrir un support aux gouttes d’eau en question. Et le photographe vient, et il pense alignements, masses, ombres, reflets, couleurs, surtout couleurs, et il offre le tout, et ne demande rien.

 

 

On peut étudier les couleurs en les captant dans des individus, en les faisant vivre dans des objets en nombre précis, et récolter ces objets le long de la voie publique. C’est le cas des neufs points bleus, déjà montrés, et que je remontre ici en compagnie de leurs frères les neuf cœurs rouges, qu’un artiste inconnu auquel je rends hommage nous offre sur un mur du Trastevere, à Rome :

 

 

[Trégor, printemps 2006]

 

 

[Trastevere, Rome, été 2006]

 

On remarque ici encore la beauté du travail du temps ; ces cœurs doivent lutter pour continuer à battre, leur rouge lentement saigne – la photo offre un répit ; elle commence à son tour une vie indépendante ; les gris des deux photos se touchent presque, les déformations de champ se répondent, le froid et le chaud communiquent.

 

See you all next week, won’t I ?

 

Archibald