Approches d’une œuvre : José Strée, Transit morontiel, Lithographie (41/50), 1984

 

Le reflet va ici nous servir à faire entrer un univers dans un autre. Le personnage du panneau central de la lithographie de Strée m’apparaît comme un mage ou en prophète en état de transe (rappelons que le transit morontiel est la première étape du passage du matériel au spirituel). Les voiles de sa robe sont les voiles du rêve et il nous suffit de meubler (très littéralement) ce monde pour en fournir une interprétation. Les variations concerneront le degré de pénétration d’un monde dans l’autre, celui du reflet et celui de l’œuvre elle-même.

 

Je commencerai par un dosage équilibré :

 

Ici la lampe fait contre-foyer et le triangle du coude accueille pleinement le monde extérieur et par là l’intériorise totalement.

 

Le flash durcit ce qui devient ainsi l’avant-plan, la lithographie se saupoudre de lumière, et le monde s’éloigne, devient plus difficile à ‘ramener’ à la conscience. La rigidité du cou, de la mâchoire et de l’oreille dresse une verticale plus affirmée que celles du croisillon de la fenêtre dans le monde rêvé. Les volutes dans le coin inférieur gauche, toutefois, semblent néanmoins ‘hésiter’ entre les deux mondes et fournissent un point d’entrée.

 

 

 

On peut travailler dans un registre beaucoup plus sombre. La vision elle-même en devient plus sombre, métaphoriquement cette fois. Les deux mondes s’interpénètrent à nouveau pleinement. Le rideau qui clôt la fenêtre, la chaise légèrement écartée de la table sont menace plutôt qu’invitation.

 

 

Mon dernier choix retourne la perspective. On a envie de se tourner résolument vers cette fenêtre, bien claire et bien réelle maintenant, mais présentant néanmoins sa dose de mystère par la grâce des deux fleurs d’hortensia, jumelles en leurs vases jumeaux, et de la boule qui pend à la fenêtre, établissant un centre étonnant, point de fuite du regard du prophète, si lui-même contemple son reflet.

 

 

 

[toutes les photos de cette livraison : Trégor, hiver 2006]

 

Est-on (suis-je) justifié à ainsi détourner une œuvre d’art pour créer mon œuvre à moi ? Puis-je utiliser ainsi la lithographie de Strée ?

 

Je peux dire et je dis que mes photos en fournissent une interprétation, mais je conviens que toute interprétation est détournement. Mais peut-être aussi enrichissement, invitation à pénétrer l’œuvre, à y entrer, à y retrouver ce qu’on y apporte. Cette fonction réceptive (cette fonction réceptacle) d’une œuvre d’art témoigne de sa valeur.

 

So long,

 

Archibald