Autour de l’objet : le Multiple et le Un.

 

Se contraindre à un seul sujet, pour autant qu’il offre suffisamment de faces pour éviter tout sentiment de répétition vaine. Ne pas montrer deux fois la même photo – c’est impossible si les photos sont différentes, mais c’est tout à fait possible dans la perception qu’on en a ; la répétition voulue est une gageure, la répétition subie est source immédiate d’ennui. Le reflet est organisateur de la multiplicité – il permet de travailler à l’intérieur d’un univers circonscrit ; il n’y a pas de débordement qui ne soit voulu ; les variations sont infinies ; l’objet qui perdure acquiert un pouvoir métaphysique, celui d’être l’Objet, le permanent dans l’éventail des représentations.

 

Voilà un projet qui m’occupe depuis quelque temps. L’endroit est mon bureau à Marche, l’objet est ma lampe de bureau, le créateur d’univers est une vitrine de la bibliothèque prête à capter les reflets, de la lampe allumée, de la lampe éteinte, de la terrasse, du jardin, du ciel, des arbres… Cela donne une série de photos (série toujours ouverte) qu’il faut s’astreindre à voir dans sa totalité (tout comme celle des Nombres). Ici je ne peux que choisir. Je m’attacherai à faire voir la diversité et l’unité des univers ainsi créés.

 

Commençons par une photo qui est loin d’être la meilleure de la série, mais qui permet de se rendre compte de l’environnement de travail. On y reconnaît sans peine la lampe de bureau et la vitrine de la bibliothèque :

 

 

On voit aussi les possibilités d’ouverture, on a envie de se rapprocher de cet univers, de pénétrer dedans, de passer de l’autre côté, comme Alice. On remarquera la tige penchée de la lampe, qui désaxe un peu et assouplit, comme on le verra mieux dans les photos suivantes.

 

Rapprochons-nous, et soufflons les autres lumières :

 

 

 

Il reste des lambeaux de jour, d’un ton bleuté rappelé par la diode du portable placé sur le bureau, celui-là même qui me permet de saisir ces lignes. La lampe reflet dialogue avec son reflet, à voix basse comme il convient en présence de ces gigantesques volumes. On devine les pots de géraniums, qui semblent recevoir leur lumière des lampes fantômes. On aimerait être plus proche encore.

 

Demandons à la nuit de simplifier la scène :

 

 

 

Cela tient maintenant du cabinet secret ; le fauteuil est splendidement fantomatique dans le prolongement qu’il offre aux dos des livres. Celui qui va s’asseoir là participera à je ne sais quelle initiation à je ne sais quels mystères – quelque chose de religieux, voire de sacré.

 

Changeons la lumière, changeons le climat, changeons la mise au point, changeons tout. Il reste le cône de la lampe, toujours un peu de guingois, pour nous rappeler que nous y sommes toujours, l’Objet est toujours là. Mais le monde créé, nous pouvons y entrer à présent. Bien sûr, nous n’y sommes pas chez nous, la lumière y tombe lourde comme un rideau, ou comme une pluie, mais une pluie lourde, en paquets.

 

 

 

 

Changeons encore :

 

 

Cette fois les livres réapparaissent, mais ce sont les filets d’or qui les rythment. La tige de la lampe suit l’un d’eux, mais le cône impose son propre balancement. Les géraniums dans le coin inférieur gauche sont à la fois tache de rappel et invitation. Le vert entre les arbres, là où la lumière commence à s’ouvrir en arrière-plan, n’est pas de ce monde. Peut-être appartient-il au monde des livres, ce vert paradis des amours enfantines ?

 

Ramenons le jour, mais quel jour !

 

 

Ici les livres se fondent dans le brouillard, c’est leur même vert gris qui s’éclaircit, le passage d’un monde à l’autre ne peut pas être plus simple, et pourtant ! Les deux taches sont toujours là elles aussi, une fleur de géranium et le cône, mais chez ce dernier le rouge a cédé la place à l’orange – permanence dans le changement, je le disais. Passages infinis et glissements incessants pour affirmer la présence de l’Objet, tel qu’en Lui-même…

 

Bon, une dernière variation, on ne peut pas faire ici le tour complet d’une série par ailleurs inachevée. Rapprochons-nous, mais en myopie cette fois :

 

 

[toutes les photos de cette livraison : Marche-en-Famenne, printemps, été, automne 2006]

 

Les géraniums, le cône penché qui emprunte le granuleux du livre comme le Golo de la Recherche, par transvertébration (le mot est de Proust, mais le correcteur orthographique n’en veut pas – tant pis, on passe, désolé Microsoft !). Ces taches de lumière entre les arbres, aveuglantes maintenant, cette clairière qui n’est plus que lumière, les géraniums qui tendent leur rouge, toujours ce monde autour de ma lampe, toujours ma bibliothèque, toujours mon bureau – qui l’eût dit si multiple, qui eût dit qu’il était à ce point prêt à révéler ? 

 

 

So long,

 

Archibald