Esthétique du reflet. Présence en superposition de deux univers, le réel représenté et la représentation d’une représentation ; possibilités multiples d’interprétation (réalité vs rêve, etc.) et d’interpénétration, jeux sur les plans, les limites, la découpe du reflet qui elle-même peut révéler la présence de l’actant, du viseur et visionnaire, j’ai nommé le photographe. Le reflet permet de concentrer un univers dans un autre en lui faisant subir des distorsions plus ou moins grandes, à distance plus ou moins grande. L’accent peut être mis sur la surface réfléchissante, sur le reflet, sur ce que la surface réfléchissante laisse voir à travers elle ; les dosages sont multiples, il en va de même pour les couleurs, qui s’opposent ou se mêlent, ou les deux à la fois. La richesse du reflet est immense.

 

Je l’étudierai d’abord à Rome, car la Piazza di Spagna est vraiment son royaume : il y a là de magnifiques palmiers élancés qui partout se cherchent et se retrouvent, je veux dire dans toutes les vitrines de toutes les boutiques de fringues qui bordent la place du côté de la via dei Condotti ; c’est elle encore que nous emprunterons avec Rose et Églantine, mais cette fois sans nous arrêter chez Bulgari : n’avons-nous pas déjà fait le plein de bijoux ? Seules m’intéresse désormais R&E(flet) :

 

Rose Églantine
vous ai-je dit combien
bien vous sied Rome ?

certainement je l’ai fait mais ici
via dei Condotti
la rue est lente et pleine d’images

en tout bien tout honneur
c’est vous que j’entrevois
aux étalages

ce ne sont pas vains bavardages
c’est votre reflet

 

Nous y voilà donc au reflet. Je commence mon exploitation sur le mode ironique avec Deux penseurs :

 

 

 

 

On comprend sans peine qu’il y a du cortex là-dessous ! L’air inspiré des mannequins (petits hommes) d’étalage m’est source infinie de sain plaisir d’humour, qui dure plus qu’un jour… J’aime nos palmiers qui joignent ces obliques ascendantes, j’aime aussi l’espèce de panier de basket dans le coin supérieur droit, comme j’aime ce spot plus fort qui semble télécommander les cortex absents… Je ne dirai rien du trapèze de lumière dont la fonction organisatrice me paraît évidente. Le plus frappant est bien sûr la raison même de la fascination pour le reflet : la juxtaposition de deux univers. Dans cette photo ils restent distants, étrangers l’un à l’autre ; même les deux têtes semblent participer d’univers in abstentia, malgré la lumière des spots qu’elles captent et renvoient.

 

La photo suivante s’intitule Dior de chez Dior (sur le modèle de fatigué de chez fatigué) et je trouve que Dior devrait me l’acheter (aidez-moi à fixer le juste prix) et en faire leur pub par défaut.

 

 

 

Je suis pour ma part très sensible au débordement du palmier dans la courbe du D majuscule, et dans la section de cette lettre par le cadre supérieur, ce qui a pour effet de l’ouvrir et de l’élancer ; les ombres portées sont intéressantes aussi, surtout celle du bouton que constitue le point sur le i. Nos palmiers sont regroupés, sombres et sauvages. Le caractère artificiel du montage est souligné par le coin supérieur gauche, hors de la surface de reflet : il s’agit ici d’exalter une esthétique de création, de faire sentir que cette harmonie de la haute couture est produit de la créativité humaine. En fait, seul le titre est (partiellement, cela dépend de la lecture) ironique.

 

J’enchaîne avec un rappel baudelairien, Mon gosier de métal :

 

 

 

Intéressante ici est la construction en triangle, qui unit le monde reflété (les palmiers) et le monde découvert par transparence (le buste). Le tranché du métal et son propre pouvoir réfléchissant ont une certaine beauté cruelle, peut-être précisément baudelairienne. Le rectangle de gauche et son fripé introduisent une touche étrangère, comme si on avait de ce côté l’ébauche d’un troisième univers.

 

Peut-être ai-je encore un peu de place pour Le Regard (et qui donc t’empêcherait de la prendre, Archibald ?) :

 

 

Ah, la fausse profondeur de ce regard ! (et la vraie menace de ce ciel sombre tranché, avec son plumeau de palmier). La composition est ici faite de droites, des obliques qui travaillent la photo en sens inverses, tant sur le plan horizontal que vertical (observez le quadrillage de la face, ce treillis composé de reflets de fenêtres).

 

 

Nos palmiers ne sont pas mal non plus en mode ombre. Voyons tout d’abord la façade de chez Pierret :

 

 

C’est une fleur jetée en plein mur, une pluie d’ombre que la photo plaque dans son tournoiement, à la grande gloire du… soleil. Les vitrines sont dans notre dos, nous regardons vers la colline du Pincio, à notre droite, à quelques pas, le très célèbre escalier de la Trinità dei Monti.

 

Notre palmier s’inscrit volontiers en ombre/reflet dans le végétal d’une chevelure, qui réalise ainsi l’alliance de deux types de beauté (pas d’antagonisme cette fois, mais fusion de deux mondes). C’est d’ailleurs Végétale que la photo porte comme titre (elle aura aussi sa place dans une de mes livraisons suivantes, celle qui portera sur la photo de photo) :

 

 

[toutes les photos de cette livraison : Rome, Piazza di Spagna, été 2006]

 

Et notez-le, Dior toujours dans ce beauty point ! (doesn’t sound Italian to me, but I’ve never been very good at languages)

 

Cheers,

 

Archibald