Je promets pour bientôt une excursion à Rome, où se mêleront photographie et poésie, ou plus simplement et plus exactement, photos et textes, entre lesquels on tissera les liens que l’on voudra. Mais il faut d’abord reprendre la question des ‘emprunts’ de la photo.

 

Et si l’original de la photo était le morceau de réel qui a renvoyé les photons dans l’objectif ? Cette position est grotesque, mais elle devrait nous permettre de cerner un peu mieux ce qu’est la photo. Grotesque car ce réel n’a aucune persistance : je ne pourrais retrouver l’original d’aucune photo, car la photo fixe, c’est-à-dire arrête, la mouvance constante du réel. Les êtres changent fort visiblement, mais aussi tout le reste, car les conditions changent tout autour de l’objet, si objet il y a : le Panthéon n’est pas plus objet de ma photo que la nuage dans le coin, et la lumière ne ‘tombe’ pas deux fois la même, si bien que le Panthéon se mue à la vitesse du caméléon. Le réel ne peut être que le support de la photo. Mais reprenons vite ce que nous avons donné : le réel n’est pas l’original, mais il n’y pas d’original, point à la ligne. Par contre, il y a bien les êtres et les choses que je photographie, et c’est un bon point de départ d’estimer que je leur dois tout, ou au moins quatre-vingt dix pour cent de ma photo.

 

Si je photographie une œuvre d’art, ou si je m’en sers (comme je le fais dans mes études du Transit Morontiel), je ne dois pas me poser la question de ce qui me revient ; s’il y a quelque chose, je dois le donner, et non le revendiquer. La photo est une œuvre à auteurs multiples, quel qu’en soit le sujet. On devrait dire : j’ai participé à telle photo.

 

En cela la photographie pourrait s’avérer paradigmatique de l’art contemporain. Je veux dire d’une part par l’effacement de l’auteur, d’autre part par l’absence d’original. Il y a les œuvres, appréhensibles seulement par leurs manifestations multiples, et les participants à l’œuvre, parmi lesquels on retrouve la personne qui a poussé sur le bouton.

On pourra ainsi commencer sans complexe des séries d’hommages, qui seront lecture d’une œuvre amie, interprétation dans le mode particulier de la photo, celui de l’ajout.

 

En voici deux exemples. Le premier est un hommage à Nicolas de Staël :

 

 

[Bruxelles, printemps 2006]

 

Simple photo de pavés ? Oui, bien sûr, j’ajoute pour l’anecdote qu’il s’agit de très nobles pavés, puisque appartenant à la Grand Place de Bruxelles, mais pavés tout de même, et sans aucune tentative de s’afficher pour autre chose. Ce pas franchi, c’est-à-dire cette origine admise, on peut voir ce que confère la lecture suggérée par le titre, Hommage à Nicolas de Staël : les masses de couleur proche, les agencements du relief, les fissures. Et passer à ce que la photo impose : le prélèvement, les coupures, l’inachevable plutôt que l’inachevé. Un hommage à respectueuse distance ; respectueuse, cette photo l’est, d’abord car elle ne se fait pas passer pour un tableau ou ersatz de tableau ; c’est une photo, elle se contente de montrer que le réel est staëlien, donc que de Staël voyait juste, voyait là où nous ne voyons pas sans la photo – et sans lui.

 

Deuxième hommage, à James Ensor :

 

 

[Rome, été 2006]

 

Les personnages font la fête, mais quelle fête, et quelles figures ! Ce cri, ces bras levés, c’est de la pure angoisse, c’est un appel à l’aide qui ne sera pas entendu. Ce flux sort d’une tête, drôle de champagne ! Les couleurs sont celles d’un enfer au petit matin, tout le côté gauche bascule dans la nuit, la photo ne trouve pas son équilibre, elle est marquée d’une fissure dont elle ne se remettra pas. Deux cornes de lumière flottent, absurdes clairons. Sinistre réjouissance, l’oxymore ensorien par excellence.

 

Ici encore, la photo reste photo. Il peut être difficile d’en reconnaître le réel sous-jacent, c’est-à-dire de le placer dans l’espace et dans le temps (pour l’anecdote, il s’agit de la fête, pas sinistre le moins du monde, pour célébrer la victoire de l’Italie à la Coupe du Monde de Football, en juillet 2006, à Rome, Piazza del Popolo, les personnages étant groupés au pied de l’obélisque, où l’eau jaillit auprès d’un des lions de pierre), mais la photo ne veut être qu’hommage à Ensor, et non document, support de reportage.

 

So long,

 

Archibald