Allons, abordons sans crainte la question de la couleur – je ne suis pas l’homme du noir et blanc, j’ai débuté dans le numérique, et je ressens le noir et blanc comme une absence de couleur ; j’en vois toutes les qualités, mais pour l’instant je les laisse aux autres. Les Fragments sont brefs, je ne crois pas nécessaire d’en dire plus, mais encore une fois pour l’instant seulement :

 

La couleur

 

La couleur contribue à la saturation de la photo par le réel via l’inscription indicielle, et est donc, à mes yeux, à accueillir sans état d’âme. Je comprends que le noir et blanc permette plus aisément de s’inscrire dans une certaine tradition photographique, mais une tradition est à continuer en la renouvelant, pas en la répétant. Il y a bien sûr tous les cas où on est tenté d’opter pour le noir et blanc parce que la couleur ‘distrait’. Il y a aussi un désir évident d’éviter le joli, et on y parvient plus facilement peut-être en disciplinant le réel – mais cette discipline est un appauvrissement, il faut en convenir. Imaginez qu’on offre en standard une photo tridimensionnelle. Va-t-on la rejeter car elle serait trop proche du réel ? Peut-être bien. Si j’apporte une chaise, je n’apporte plus la représentation d’une chaise, mais il n’empêche que je continue à la proposer comme objet d’art, j’impose un autre regard en la proposant au regard artistique. La visée artistique instaure ses objets. Plongeons jusqu’au cou dans la réalité. N’ayons pas peur de la couleur, et ne nous sentons pas obligés de lui faire violence, ce qui n’est pas toujours très différent de la gommer tout à fait.

 

Finissons-en avec les Fragments – il ne m’en reste qu’un, essentiel, sur le sens. Le sens est l’objet même de mes recherches actuelles, mais je ne désire pas charger les photos des démêlés que j’ai avec la langue. Je plaide ici pour la légèreté.

 

Le sens

 

Dans le réel, ce qu’il y a autour de ce sur quoi porte mon regard conditionne ma perception de ce que je regarde, de toute évidence. Et ce qu’il y a autour, ce n’est pas seulement du visuel – mes autres sens participent à ma perception visuelle, cette dernière étant une opération mentale, qui prend en compte tout ce dont elle dispose.

 

L’isolement qu’opère nécessairement la photo confère un statut d’objet non seulement à la photo en tant que telle, mais encore au morceau de réel qu’elle présente. Il y a – inévitablement – promotion et instauration, quelque insignifiante que soit la chose promue (cette tension peut aussi être sujet photographique au sens de Van Lier). Cette promotion s’accompagne d’un don de sens, inévitablement et d’ailleurs fort heureusement. Le problème est que ce sens n’est pas verbal, et que nous sommes des machines, non seulement à attribuer du sens, comme je le souligne à la suite de bien d’autres dans mes Fragments sur le sens, mais encore des machines à verbaliser – nous voulons ouvrir un discours, car c’est ainsi seulement que nous pourrons déplier le sens. A ce sujet on lira les très belles pages que Schaeffer consacre à la question de cette recherche du sens dans son ouvrage L’image précaire ; il s’agit des dernières pages de l’ouvrage (211-212), où Schaeffer plaide pour un monde plus léger, sur lequel pèserait moins de sens.

 

Existe-t-il seulement un sens non verbal, ou, plus fondamentalement pour mon propos, non verbalisable, un sens que je ne peux exprimer ou épuiser par des mots, par un discours ? Et si cette chose existe, le mot ‘sens’ lui convient-il ? Graham Clarke, et il n’est pas le seul, est persuadé que les photos sont pleines de sens, de significations diverses, mais qu’on ne peut pas ‘pinpoint’ (individualiser), qui restent dans le domaine des potentialités. ‘A large range of significations’ et ses équivalents reviennent fréquemment sous sa plume. Mais cette attribution de sens est-elle licite ? ; si elle l’est, le sens ainsi attribué en est-il vraiment un, ou ne devient-il tel qu’en franchissant l’obstacle de l’absence de verbalisation ?

 

On déteste n’avoir rien à dire face à quelque chose que l’on apprécie, que l’on considère comme artistiquement valable et riche (donc, riche de sens ?). Tout de suite, on se persuade qu’il existe des significations à attribuer. Ce pas franchi, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher de parler de ces significations, de tenter de les approfondir par la parole, tout en reconnaissant leur caractère irréductible à la parole.

 

Pour Graham Clarke, la photo se lit – elle a non seulement un sens, dénotation et connotation, mais encore une syntaxe. Tout l’appareil conceptuel est emprunté à la linguistique, mais sur un plan strictement métaphorique, et sans justification. On connaît le succès de la linguistique, surtout en dehors de ses terres. Il est peut-être temps de la ramener chez elle.

 

So, no more Fragments to go through – I’ll have to think of something new. I bet you can’t wait to see what I’ll offer ;)

 

Next week, eh ?

 

Archibald