Cette semaine, je donne un deuxième extrait de mes Fragments, qui traite de l’importance de nommer un photo, d’inviter une lecture. Voici donc mon second incipit :

 

Nommer

Une manière évidente de créer un appel de sens est de nommer. Donner un titre à une photographie, c’est inviter à la voir sous un certain jour, pour rester dans la métaphore. Je peux certes donner un titre qui récuse une telle métaphorisation de l’image, par exemple Etude n°8 ou Séville, juillet 1973. Dans le premier cas, si je suis tout à fait honnête, j’indique que je prépare un travail, mais que je considère que cette préparation est suffisamment intéressante pour que je la donne à voir (étude dans quel but ? quelle œuvre prépare-t-elle ? ces questions restent le plus souvent sans réponse). Dans le second cas, je donne à entendre que je présente un morceau de réel, identifiable dans l’espace et dans le temps, et qu’on est prié de ne pas m’en demander plus – que le regardeur fasse ce qu’il veut de ce que je lui donne à voir.

 

Les titres métaphoriques sont beaucoup plus audacieux. Ils proposent une visée sinon une vision. J’invite à voir la représentation d’un morceau de réel comme la représentation de ce morceau de réel (je ne peux éviter cette ‘lecture’ si ma photo ne dissimule pas son origine indicielle) et, simultanément, comme la représentation d’autre chose, cette autre chose pouvant avoir ou ne pas avoir de corrélat photographiable dans le réel. Je peux donner à voir un ciel et titrer la photo Mer. Je peux donner à voir une chaise vide et titrer la photo Solitude. Ce second cas est sans doute le plus intéressant dans la perspective de l’appel au sens. La photo donne une image à ce qui n’en a pas, et par là se charge de sens.

 

Le titre n’est rien d’autre qu’une invite. La photo de la chaise vide est une photo de chaise vide ; cela, c’est acquis, je ne peux revenir dessus. Par contre, le regardeur ne peut être qu’invité à y voir une représentation de la solitude (inévitablement métaphorique, dès lors qu’il y a glissement de catégorie, du matériel vers l’abstrait). Mais ce lien métaphorique ouvre la porte à un sens qu’on pourra tenter de verbaliser, car la métaphore est – non métaphoriquement – verbale.

 

Je donne trois exemples de photos titrées. Je choisis mes propres photos pour éviter des tas de problèmes qui n’ont rien à voir avec mon propos.

 

 

[Trégor, printemps 2006]


Considérez
Neuf points bleus. C’est de toute évidence la photo de neuf points bleus. Le titre n’est pourtant pas du tout superflu. Il invite le regardeur à porter son attention sur ces neuf points bleus, à leur distribution dans le plan, aux distorsions causées par la focalisation, etc. Le titre essaie, non pas de couper court (c’est impossible), mais à tout le moins de retarder, une recherche de sens de type métaphorique (qui partira du ‘pourquoi a-t-il photographié ces neuf points ? qu’est-ce qu’il veut nous dire ?’). La photo ne cache nullement son origine indicielle, mais elle ne révèle pas l’objet dans la mesure où elle ne laisse pas voir (et le titre n’en dit rien, sciemment) où ces neuf points ont été cueillis, d’où ils ont été isolés, découpés. La photo les présente comme un groupe d’individus entretenant entre eux et avec l’arrière-plan, des relations de voisinage, de contraste, de détachement. Si sujet il y a, c’est la suffisance du réel à faire sujet, la possibilité que lui donne la photo de rompre les amarres, de prendre le large, et voguent mes neuf points bleus (pour la petite histoire, et pour montrer combien on entre vite dans le sens verbalisable, il s’agit d’un fragment de la carte du Conservatoire du Littoral français, les points bleus s’alignant sur la partie de la carte qui représente les réserves du Conservatoire du Littoral sur la côte nord de la Bretagne – ah, la visée était donc écologique, il aurait pu le dire tout de suite…).

 

 

[Trégor, printemps 2006]


Jetez à présent un coup d’œil à
L’autre langue. La photo se révèle, après bref examen, être celle d’un rectangle de plage, une étendue de sable imprégnée d’eau, portant trace des mouvements du flux et reflux, et fragments minuscules de coquillage. Tout cela est donné à voir, sans effet de cadrage ni de focalisation ; sans filtre, sans retouche, sans rien. Mais l’autre langue, c’est quoi ? Une langue n’a pas de représentation picturale ; seul l’outil graphique de la langue (l’alphabet) et des textes écrits dans cette langue sont susceptibles d’une telle représentation. On est donc en présence d’une tentative de faire voir ce que pourrait être l’autre langue. Pas ‘une’ autre langue, mais l’autre langue, avec article défini.

 

Arraché à l’infini de la plage, ce sable contient une infinité de signes. Le titre propose sans l’imposer une lecture impossible de cette infinité de signes, depuis les signes qui nous sont plus ou moins accessibles (le banc de poissons qui traverse la photo de gauche à droite ?), jusqu’aux signes encore perçus comme tels mais dont on ne sait pas à quoi ils réfèrent (les fragments de coquillages, points blancs d’un code secret), jusqu’aux signes ultimes, tous les grains de sable, qui sont signes encore mais signes d’eux-mêmes seulement. L’autre langue est peut-être cette langue pré-adamique où tout est à la fois chose et signe de cette chose même, une langue qui ne répète pas un répertoire fini de mots qui s’usent, mais une infinité de signes aux configurations toujours nouvelles et qui ont la grâce de ne référer qu’à eux-mêmes, en toute perfection. Cette autre langue est une langue qui n’a nul besoin d’être interprétée, car elle donne tout à la fois l’objet et son signe, dans une éblouissante identité.

 

Bon, mais ce n’est que la photo d’une petite étendue de sable. D’accord, vous ne m’avez pas suivi, c’était votre droit de regardeur.    

Dernier exemple, la photo titrée Axiome.

 

[Waillet, printemps 2006]

 

Aucun problème d’identification du réel, le caractère indiciel est au contraire souligné par la perspective choisie. La métaphore proposée, cependant, est du type abyssal. L’axiome est de toute évidence susceptible de définition (et, qui plus est, de définition par stipulation, appartenant à l’univers que la définition même amène à l’existence), mais nullement de représentation. Toutefois, on peut jouer sur un ensemble de propriétés, comme par exemple la richesse des connexions, leur interdépendance, le caractère inéluctable, le caractère ‘tronc’ de l’axiome, son aveuglante précision, etc. En même temps, en image ‘inversée’, la sécheresse, la tension, le refus de reconnaître les ombres, etc. Le regardeur poursuivra de son propre chef, si ça le tente. Ce qui est indéniable, je crois, c’est qu’il regardera plus longtemps s’il entre dans le jeu, surtout s’il le fait sans explorer consciemment les propriétés des axiomes, mais en les laissant jouer. 

 

De ces trois exemples, on retiendra que le titre est susceptible de donner lieu à un discours non technique sur la photo, discours dont la photo ne se résignera de toute façon pas à se passer et pour lequel il n’est donc pas inutile de prévoir un point d’entrée qui serait aussi point d’ancrage. 

 

Le titre est ainsi paradoxalement réaction contre le surplus de sens de la photo, surplus qui conduit à l’absence. Le sens est choix, et un choix infini s’autodétruit. D’où ce sentiment fréquent que dès qu’on quitte le discours technique on parle autour de la photo, mais on ne parle plus d’elle. Se tourner résolument vers la métaphore permettra aussi de mieux cerner combien le sens est verbal, et simultanément ne l’est pas (on dit des choses sensées, mais en même temps on est totalement frustré de ne pas avoir touché à l’essentiel, tout ce que la photo verse en nous sans nous parler).

 

Nous voilà au second excipit. On est bientôt au bout de ces citations, et on m’accordera qu’elles s’inscrivent dans le droit fil de ces cahiers (je prends un plaisir masochiste à nourrir mon texte de ces clichés, comme si j’avais peur que cède une frontière que je maintiens entre mes textes littéraires et les autres – la question est, faut-il que les seconds soient mal écrits ?).

 

However that may be, see you next week, folks,

 

Archibald