Je vous dirai aujourd’hui l’histoire des Nombres. Quoi de plus abstrait qu’un nombre ? Rien sans doute, d’où l’intérêt de les prendre en photo, ne serait-ce que pour voir comment ils se comportent quand on les plonge dans le concret. Et puisque la langue n’est jamais loin, un petit tour du côté de l’anglais nous les inscrira dans le béton, pas moins (concrete en anglais veut aussi dire béton). On va ainsi bétonner leur image, et ils ne nous échapperont plus en se réfugiant dans l’abstrait – ils se seront colletés avec le réel, et grand bien leur fasse.

Mais le photographe (Je, comme dirait l’Autre) doit aller les prendre là où ils sont, et, quelle que soit sa discrétion (il ne sort son appareil qu’au dernier moment), s’il ambitionne d’en fixer une centaine, comme le photographe qui vous parle ambitionnait de le faire, il risque les rencontres. Passent sur ma route (celle où je me les faisais, ces fichus nombres) trois quidam à vélo, qui me suggèrent de plutôt les prendre eux. Quelque cinquante mètres plus loin, je les entends éclater de rire – je ne doute pas un seul instant que j’aie été l’objet de leur hilarité. Je peux à mon tour m’amuser en les imaginant face à la série des
nombres, dans une exposition très sérieuse. Un fin sourire ironique conviendrait mieux que des éclats de rire agricole…

 

Bon, je ne peux pas vous montrer ici toute la série. On commencera par sa majesté le Un, et puis, au hasard, le Quatre, le Six et deux versions du Cinquante-Quatre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[les quatre premières photos : Waillet, hiver 2006 ; la dernière : Waillet, automne  2006]

 

Pauvres nombres, pauvre béton ? Ou bien peut-on entrer dans ces effacements, les habiter, trouver notre place comme ces graines dans le Quatre, soudain y découvrir tout un cosmos, les regarder comme des photographies aériennes d’immenses aridités ? Ou encore y voir une parole qui s’efface d’avoir voulu s’écrire, qui donne à lire d’autres signes, à elle étrangers, pour elle arbitraires ? Et les deux Cinquante-Quatre, l’un creusé par le soleil, au relief plus sûr, l’autre qui accepte son lot d’effacé, sont-ils un ? Le même signe, des signes différents greffés sur le même signe, ou en dehors des signes reçus, en attente de signes à capter ? Je crois qu’il faut voir lentement toute la série, s’imposer cette discipline, peut-être aussi en varier la séquence, mais en tout cas ne pas se hâter – le mal est fait, une heure ou deux n’y changeront rien.

 

Take your time, you’ve got till next week at the very least…

 

Archibald