Je reviens à la raison essentielle pour laquelle j’utilise un appareil peu sophistiqué. En fait, je veux travailler avec l’ordinaire de mon temps : un appareil numérique, des réglages automatiques, des formats standard. En somme, de manière à faire ce que tout le monde peut faire. C’est là l’intérêt premier d’utiliser un appareil vraiment grand public, celui-là même avec lequel on fait les photos de vacances. On ne peut pas se réfugier derrière l’écran de la technique – « moi aussi, je ferais des photos comme ça si je pouvais m’offrir le hardware et le software adéquats, l’appareil sophistiqué et un Photoshop professionnel. » On ne peut se réfugier nulle part : j’ai accepté ces contraintes, j’ai fait cela – à vous…

 

Le portrait et l’autoportrait – ils méritent un examen attentif. Je voue une admiration sans bornes aux grands portraitistes du passé, de Nadar à Cartier-Bresson, qui ne pouvaient ‘saisir’ qui que ce soit – la technique ne le permettait guère. Ils convenaient d’une pose, qu’ils suggéraient ou acceptaient, nous ne le savons pas, ou du moins, je ne le sais pas. Ils accédaient néanmoins à l’essence même de l’être photographié – ou du moins nous le croyons, leurs êtres créés sont les plus réels, et ce sont eux qui traversent le temps et nous rejoignent. Je ne peux réussir, si c’est le mot, que des portraits non pas volés, mais offerts : qui s’y reconnaît acquiert la photo, je m’engage à cela. Par exemple, Rose et Églantine (ce ne sont pas leurs noms, on comprendra bientôt pourquoi), à la fontaine de Trevi, à Rome. Je ne serais pas étonné qu’il s’agisse de leur meilleur portrait – non pas parce que je suis bon portraitiste, mais parce qu’elles s’offraient sans le savoir, s’offraient au regard innocent que je parvins à être à ce moment. Les voici :

 

 

 

[Rome, été 2006]

 

Bon, tant qu’on y est, et pour compléter le manuscrit de Rose et Églantine que possèdent mes amis, un premier texte de la ‘suite romaine’ :

Rose Églantine
j’imagine que la main de quelque dieu gentil
- un dieu que je croirais volontiers d’ici -
avec bien des égards et certaine arrière-pensée
vous emporte en tel lieu qu’il connaît
disons Fontaine de Trèves et ses marbres frais

là où j’ai permis naguère que mon appareil découvre
sans qu’il ne cherche rien de précis
deux jeunes filles qui devisaient

je gage que leurs propos n’étaient
sur la photo que lui et moi avons pris
ni de beauté ni de jeunesse
sur ce point elles m’auraient bien
laissé faire

pour elles et pour vous n’est-ce pas c’est comme si
la beauté était toujours jeune et toute la jeunesse belle
un point c’est tout ce serait ainsi

 

Passons à l’autoportrait – étant donné les contraintes que je me fixe, je n’ai le choix qu’entre l’autoportrait à retardement (une bombe à laquelle je me refuse de toucher) et l’autoportrait par reflet. On aura compris que c’est ce dernier qui a ma faveur, surtout à la lumière (si je puis dire) de ma fascination pour l’esthétique du reflet en photographie. Bien sûr, sur ces photos, on ne peut que me reconnaître, et que très partiellement apprendre à me connaître (si ce n’est par tout ce qu’on apprend en pensant que c’est ainsi que je choisis de me représenter et de me présenter). Je commencerai par L’ère du soupçon, un autoportrait qui relève de la catégorie humour, à laquelle il faudra que je revienne dans ces cahiers :

 

 

[Marche-en-Famenne, printemps 2006]

 

J’aime les éclaboussures de la lumière, qui sont dues à des défauts dans le vieux miroir de mon hall. Je suis coincé dans un fatras de lignes essentiellement obliques, comme mon projet et comme la tête que je penche à contre-courant. Le cœur de la photo est la boule de lumière du flash (je fais très peu usage du flash, je reviendrai sur les raisons de cette parcimonie), mais le sujet apparent est l’autoportrait. Le sujet réel est indiqué par le titre.

 

On reparle de l’autoportrait la semaine prochaine, which means you’ll see me again, even if somewhat distorted…

 

So long,

 

Archibald