Dois-je chercher et présenter des justifications ? À commencer cette espèce de blog ? À le commencer si tard ? (si on fait sienne l’hypothèse d’une accélération de l’histoire au cours de ces dernières décennies, le blog a derrière lui une longue tradition, dans laquelle il est grand temps que les derniers has been de mon style s’empressent de s’inscrire).

 

Je saute donc sans scrupule l’étape des justifications. Je fais de même de la captatio benevolentiae ; il m’est indifférent que ces pages soient lues par un ou par mille (vous ne me croyez pas, mais ça c’est votre affaire).

 

Mais enfin ;), rester seul dans ce beau désert, pourquoi ? On peut toujours inviter des amis qui, à leur tour, mais seulement si bon leur semble, en inviteront d’autres – cette entrée, donc, est tout à fait libre mais se méritera, même si les happy few ne verront sans doute pas en quoi consiste le privilège. Je commence solennellement – tout début se doit d’être modeste mais solennel – en invitant à ces pages Michel et Françoise, Gérard et Katia, Bertrand et  Gersende, Manfred, Véronique, Emmanuel. Ils me connaissent et se connaissent entre eux (enfin, certaines et certains...) – peut-être se reconnaîtront-ils parfois dans ces pages, no man being an island.

 

J’en viens au sujet, pour dire d’emblée que je voudrais ne pas le fixer. Je commencerai en parlant de la photo et des photos (essentiellement les miennes parce que ce sont les seules que je connaisse suffisamment bien pour pouvoir en dire quelques mots). Je parlerai aussi de langue et de poésie, car je me vois mal écrire longtemps sans en rien dire : elles se tiennent près du centre, la langue chez tous, souvent à leur insu ; la poésie chez quelques-uns dont je fais peut-être partie.

 

La langue, donc, aussi. Et je peux débuter par le choix du français comme langue de ce blog. Volonté de ne pas céder à l’anglais quelque pouce de territoire, en présentant du matériau pour une éventuelle défense et illustration de la langue française sur la Toile ? Ce serait à la fois présomptueux et imprudent. Plus pertinente est la décision de se priver d’une échappatoire teintée de fainéantise et de mauvaise foi : je ne suis pas parvenu à m’exprimer comme je le voulais car je maniais une langue étrangère afin d’être compris du plus grand nombre (eh bien le nombre que je sache est toujours 1 – en toute lettre, un – au moment où je rédige ces lignes – at the time of writing aurais-je dit si j’avais opté pour l’échappatoire).

 

Restons encore un instant à la question de la langue (il y a toujours une question de la langue, et pas seulement en Belgique). Je dois avouer que je hais (j’ai ici dû supprimer la majuscule, mode dans lequel le clavier de mon portable avait basculé sans même que je lui demande) le mot blog ; à tout le moins je le hais quand il tente de trouver une place dans une phrase française. Je décide ici même de lui préférer ce que je pose en équivalent pour le temps de ces pages, et en dehors de tout prosélytisme, à savoir Cahiers de Toile.

 

Les Cahiers de Toile comme exploration de la serendipity – voilà un beau mot dont je veux bien, et tout aisé à faire entrer dans notre langue, la sérendipité, une vraie trouvaille, avec une acception qui lui colle à la peau (don de faire par hasard des découvertes heureuses, telle est la glose du Robert et Collins pour serendipity). L’idée est de se lancer et de voir si, chemin faisant, par le plus beau des hasards, je veux dire le mieux guidé, on n’a pas en bord même de route de quoi constituer une belle récolte. C’est cela qu’on appelle la sérendipité (même si le correcteur orthographique n’en veut pas – voire à plus forte raison).

 

Bon, en route donc pour la photo. Je débute par un petit Prière d’insérer, dont j’aimerais qu’il donne envie de faire des photos, tout simplement.

 

En général je fais attention à ne pas prendre mes pieds. C’est assez drôle comme ça un type qui photographie le sol, l’appareil à soixante centimètres des pavés, le regard qu’on n’ose pas suivre pour ne pas découvrir le rien qu’il fixe. Et le ciel ? Et les gens ? Les gens, tout de même, ce n’est pas rien. J’en conviens. Aussi, je ne prends que le sol construit, le sol foulé. Il me faut des gens puisqu’il me faut des passages. Puis il me faut l’entre-deux. Comme Pascal. L’entre-deux passages. Le sol qui a voulu ou qui a subi, le sol qui se souvient. Comme moi, et il était grand temps, je me souviens de lui.

 

Je prends la lumière comme d’autres prennent l’air, avec naturel et désinvolture. Il faut de l’air à ma machine, il faut de la lumière à mes photos. L’essentiel ne peut se faire qu’avec naturel et désinvolture. Impératifs catégoriques et contradictoires. Laisser faire et montrer qu’on le fait. Ars longa, comme toujours et partout. La vie, ça dépend, la vie ça varie, ne pas oublier d’ôter le cache.

 

L’appareil est à la place du paquet de clopes. Même taille, même poids : à peu de chose près. Usage compulsif de part et d’autre. Jamais sans. Bien dans la main.

 

Matin en ville. Les toiles sont là, il n’y a que les cadres à mettre. L’accrochage, on en discutera toujours.

 

Et de bien d’autres choses encore…

Bon, autant l’avouer tout de suite : avant le premier avril 2006 je n’avais pas fait une seule photo. J’entends par là que je ne possédais ni n’avais jamais possédé d’appareil photo et que je ne poussais sur le bouton qu’à la demande expresse de touristes ou d’amis, le bouton de leur appareil s’entend, et je ne m’enquérais même pas du résultat. En bref, la photo ne m’intéressait pas. Je répétais volontiers que je gardais les images dans ma tête, là où elles évoluaient à leur guise, alors qu’un simple bout de papier ne pouvait que jaunir…

 

Comme c’est encore si proche, je peux sans peine mettre le doigt sur le déclencheur : l’exposition à Mons début 2006 de Gérard Gobert, intitulée à Mons, ce jour-là… si j’ai bonne souvenance – une très belle exposition, des photos qui disent l’instant mais aussi comment cet instant a mûri, comment on en est arrivé là, photographiquement parlant.

Le pourquoi du déclic m’échappe – mais je ne doute pas qu’il ne s’agisse que d’un déclic, tout était fait, pratiquement, il ne restait plus qu’à pousser sur ce mystérieux bouton.

 

Je dois avouer quelque chose de bien plus dommageable encore pour mon ego que ma grande inexpérience, à savoir que jusqu’à l’exposition susdite, j’étais persuadé, pour Dieu sait quelle raison, qu’on ne pouvait pas photographier le reflet – je veux dire, on pouvait le faire, mais le reflet n’apparaissait pas sur la photo, seulement la surface réfléchissante et, le cas échéant, ce que sa transparence laissait apercevoir. Quand on découvrira, comme on ne manquera pas de le faire bientôt dans ces Cahiers, le grand cas que je fais de l’esthétique du reflet en photo, on ne pourra que s’exclamer : Shame on you ! (well, I stand corrected, what else can one say ?)

 
Je sais qu’on me posera sans tarder la question, et donc j’y réponds d’emblée : avec quel appareil, quel logiciel, quel… ?

 

L’appareil : un modeste Cyber-shot de Sony,  le DSC-W30, avec une carte mémoire d’un demi-giga – le tout doit pouvoir s’acquérir à l’état neuf pour quelque 250 euros. Il faudra toutefois ajouter une ‘dalle’ de qualité si on ne veut pas être contraint de passer par l’impression des photos. On trouvera des dalles 19/20 pouces à des prix abordables (vers les 250 euros) : j’ai deux Acer, une en Belgique et une en Bretagne, pour éviter des transports dangereux (ni raciniens ni publics).

 

Les qualités, toutes essentielles :

-         cet appareil est vraiment compact, je le mets en poche et personne ne peut se douter que je pars en ‘mission photographique’. Je ne peux certes prendre de vues sans l’exhiber, mais ça ne dure qu’un instant – pratiquement ni vu ni connu le temps d’un DSC nu, entre deux poches de chemise !

-         il m’impose un grand nombre de limites, il y a des tas de choses qu’il ne peut pas faire (à la bonne heure, les limites on les rencontrera toujours, autant les rencontrer vite !)

 

Je travaille dans deux formats, le format natif de l’appareil, et le 3/2. J’accepte scrupuleusement ces limites, je ne recadre jamais, pas plus que je n’altère la photo à l’aide d’un quelconque logiciel de retouche, type Photoshop. Je réponds par là à la deuxième partie de la question, à savoir quel logiciel – aucun.

 

On comprend ainsi que je me limite à une esthétique du prélèvement : je prélève des morceaux du réel et par la photo je leur confère le statut d’images, d’objets, d’œuvres si on veut aller jusque là.

 

Je ne dis pas que c’est là mon esthétique définitive, un credo immuable, je dis seulement que pour moi ça vaut la peine de s’y attarder quelque temps – there are more things on earth (let’s leave Heaven out of account for a while) than my photos can grasp, anyway et puis le rasoir d’Occam, version esthétique – quand on en aura fini de vénérer le réel, le réel, à coup sûr, en aura fini avec nous ! 

 

Bon, je ne peux guère fermer ces premières pages de mes Cahiers sans offrir au moins une photo – ce ne peut être la meilleure, car il serait pénible de ne plus faire que descendre ; ce ne peut être la moins bonne, car celle-là devrait déjà avoir cessé d’exister, et d’autre part il serait stupide de ma part de m’assurer dès à présent que personne ne lira les pages suivantes de ces Cahiers. Donc, quelque chose dans cet entre-deux. Ah, il faut choisir – à-Dieu-vat ! Il s’agira de Averse :

 

 

[Marche-en-Famenne, été 2006]

 

Je terminerai par une annonce : sérendipité aidant, à raison de plus ou moins une contribution hebdomadaire, je devrais tenir le temps d’une grossesse – après, on verra (du texte ? des photos ?)

 

Les photos seront ici présentées en taille réduite, pour ne pas alourdir la procédure de téléchargement. On pourra en retrouver certaines et en voir de nouvelles à l’adresse suivante :

http://www.artabus.com/archibald 

 

So long, see you next week

 

Archibald