Un essai de définition du sens


On sait qu’il n’y a pas lieu de s’émouvoir du fait que le mot orthographe ait une orthographe, que le mot mot soit un mot, ou encore que le mot sens ait un sens. Rechercher le sens du mot sens n’est pas une entreprise vouée dès le départ à l’échec ; cela semble au contraire une activité lexicographique tout à fait normale, et on serait bien surpris de trouver un dictionnaire qui renonce à définir le mot sens au motif de l’inévitable circularité de l’opération.

Le problème se trouve ailleurs : dans l’incapacité où nous sommes de distinguer le sens d’une description du sens alors qu’au même moment nous en ressentons la nécessité.

On dira d’une définition d’un item qu’elle donne le sens de cet item, ou d’une acception de cet item si ce dernier est polysémique. On ne dira pas de cette définition qu’elle est le sens, car on veut distinguer le sens d’un mot de ce qui n’en est que la caractérisation, la description, à savoir sa définition. Mais on sait aussi qu’on n’approchera ce sens que par le biais d’une description de ce sens, comme on le fait pour tous les autres items.

Ainsi le sens recule en se cachant toujours derrière sa description. Il ne reste qu’une chose à faire, et c’est d’adopter une stratégie qui a ses lettres de noblesse en philosophie : ériger notre aporie en définition.

On part donc d’une double observation : d’une part que toute définition qu’on pourrait donner du sens serait insatisfaisante en ce qu’elle ne ferait que nous offrir une description du sens, et non le sens lui-même ; et d’autre part qu’on n’arrivera jamais à cerner le sens par autre chose que des caractérisations ou descriptions, ce qui est le lot de tout élément porteur de sens dans la langue.

On définira donc le sens comme suit : cette chose (la seule) qui ne se distingue pas de sa définition.

Quelques mots d’explication seront tout de même les bienvenus.

On distingue aisément une vache de la définition d’une vache : animal d’une part, description d’un concept de l’autre. On distingue aisément l’amour de toute définition qu’il nous plaira d’en donner : on ressent l’amour, on n’en ressentira pas la définition. Et ainsi de suite.

 

On distinguera un axiome de la formulation de cet axiome, une proposition de la formulation de cette proposition. Et ainsi de suite.

On veut donc distinguer le sens d’un item de la formulation de ce sens, c’est-à-dire de la définition qu’on donne de l’item. On voudra donc distinguer le sens du mot sens de la définition qu’on en donne. Mais le sens n’est atteignable que par le biais d’une description du sens. Je peux toucher la vache, ressentir de l’amour, nier la proposition : je ne peux que reformuler le sens, en rendre une nouvelle caractérisation, une nouvelle définition, occuper une nouvelle position de repli.

Cette chose : on peut opter pour un mot plus savant que chose, comme entité : ça ne change rien à l’affaire, c’est le haut degré de généralité du terme qui nous intéresse ici.


La seule : il importe que ce soit la seule, si on veut maintenir le caractère définitoire de la définition. Dès lors qu’il y en aurait plus d’une, il conviendrait de les distinguer l’une de l’autre, ou les unes des autres, et on ne voit pas comment on pourrait le faire, puisqu’on utilise une aporie au cœur même de la définition.

Qui ne se distingue pas : c’est-à-dire qu’on ne peut distinguer, qu’on ne parvient pas à distinguer, qui ne se laisse pas distinguer ; c’est l’aporie définitoire.

De sa définition : de toute définition qu’on en pourrait donner, quelle qu’elle soit, y compris la présente. La présence du mot définition dans la définition du sens est nécessaire ; il ne s’agit pas de n’importe quelle caractérisation ou description, mais de la définition même, d’un essai de saisie des caractéristiques essentielles. On se souvient du bipède sans plumes de Pascal ; c’est une caractérisation qui permet peut-être de distinguer les humains des autres êtres, mais qui ne les situe pas dans l’univers conceptuel auquel ils appartiennent ; ce n’est donc pas une définition. Le sens pourrait se distinguer d’une caractérisation non essentielle, d’une simple description, précisément car celle-ci ne vise pas à le capturer, mais n’est qu’une aide à l’individuation, à la reconnaissance. Par contre, dès lors que la définition est une vraie définition, qui vise l’essence en positionnant le concept à sa juste place dans l’univers des concepts, elle n’est plus opérationnellement distincte du sens lui-même, auquel on ne pourra accéder que par le biais de la définition, et qu’on ne pourra séparer d’elle, même si l’on sait pertinemment bien que la chose doit se distinguer de sa définition, tout autant dans le cas du sens que dans le cas de la vache.