On peut être tenté de croire que le sens littéral,
non figuré, non métaphorique, est un sens plus immédiat, plus simple, plus
fondamental, le fondement précisément, la base de toute extension de l’interprétation.
Mais il faut alors que ce sens affleure, qu’on puisse démontrer qu’il a fallu
passer par lui pour atteindre les extensions qui constituent des
interprétations supplémentaires, même si dans certains cas ces dernières
arriveront à s’imposer et à repousser à l’arrière-plan le sens littéral dont
elles se seront servi comme tremplin.
Si ce n’est pas le cas, si le sens littéral n’est pas disponible à la
conscience du locuteur, il ne peut s’agir que d’un artefact dont on ne pourra
mesurer la pertinence que dans le cadre de l’évaluation de la théorie du sens
dans son ensemble. On ne peut pas faire comme si le simple fait de baptiser
cette construction ‘sens littéral’ lui donnait le statut d’un élément
observable, qui devait constituer le point de départ de l’analyse.
Recanati (2004:8 et 74) reprend un exemple de Kent Bach. Le scénario est le
suivant : un petit enfant s’est fait un bobo et sa mère tente de le
rassurer en lui disant :
You are not going to die. (Tu ne vas pas mourir).
Recanati
commente :
What
is meant is : « You are not going to die from that cut.’ But
literally the utterance expresses the proposition that the kid will not die tout
court – as if he or she were immortal.
Mais ce soi-disant sens littéral censé
exprimer le sens premier de l’énoncé n’est tout simplement pas exprimable par
l’énoncé en question. On n’imagine pas le serpent dire à Eve « Vous
n’allez pas mourir ». La sentence est bien « Vous ne mourrez
pas » (Traduction Louis Segond Genèse 3:4 Alors le serpent dit à la femme: Vous ne mourrez point - Bible de Jérusalem : Le serpent
répliqua à la femme : Pas du tout ! Vous ne mourrez pas! - New
American Bible : But the serpent said to the woman: "You certainly
will not die!). Mieux,
l’addition même de ‘never’ à l’énoncé proposé par Kent Bach ne ferait que nier
un énoncé premier et n’introduirait pas l’idée d’une extension de la période
considérée au ‘futur infini’ :
You’re never going to die ! (Il n’est absolument pas vrai que tu
vas mourir).
On pourrait faire des observations similaires à propos des autres exemples
donnés par Recanati pour illustrer le sens ‘littéral’. Contrairement à ce
qu’avance Recanati, I’ve had breakfast ou J’ai déjeuné ne peuvent
pas servir à véhiculer un sens littéral qui serait celui d’un énoncé tel que
‘Il m’est déjà arrivé de déjeuner dans ma vie’.
On peut seulement conclure que Recanati se base sur une analyse de l’apport du
passé composé qui lui confère une interprétation unique (positionnement du
procès à un point quelconque situé à gauche du moment présent sur la ligne du
temps). Cette analyse est tout simplement une simplification par trop sommaire
d’une sémantique complexe. Considérez l’énoncé
As-tu vu la Tour Eiffel ?
passible des deux interprétations suivantes, dont l’une n’est pas plus littérale
que l’autre :
a) as-tu vu la Tour Eiffel, cela fait-il partie de ton expérience (de ton vécu,
dirait-on aujourd’hui) ?
b) as-tu vu la Tour Eiffel, comme ils l’ont asticotée, affublée, etc.
À tout le moins on conviendra que le sens littéral n’est opposable à un sens
figuré que s’il fournit une interprétation licite de l’énoncé. On conviendra
également qu’il peut s’estomper au cours du temps au point de disparaître dans
la conscience des locuteurs : c’est le cas des expressions figées dont l’origine
métaphorique n’est plus directement accessible aux locuteurs mais nécessite une
explication pour qu’elle puisse se réinstaurer. Ici aussi le sens littéral
n’est qu’un produit de l’analyse lexicologique et ne jouit d’aucune légitimité
qui lui viendrait de la qualification de ‘littéral’.
Peut-on
parler de sens littéral à propos d’un énoncé qui n’en a pas d’autre, pas de
sens figuré, métaphorique, etc. ? Il ne me le semble pas. Le sens littéral
s’entend en opposition à des ‘extensions’ qui vont ‘au-delà’ de ce sens, perçu
comme ‘premier’. Dans cette perspective,
La somme des angles d’un triangle est égale à 180°.
n’aurait pas de sens littéral.
Considérez un autre exemple de Recanati, le ET qui marque une séquence et non
une simple coordination :
Il sortit sa clé et ouvrit la porte.
Si on veut exprimer la simple coordination, c’est-à-dire produire un énoncé qui
permette d’attribuer à l’interprétation
Il ouvrit la porte et sortit sa clé
la valeur de vérité VRAI, il faut lui donner une autre forme, une forme
beaucoup plus complexe, qui lutte explicitement contre l’interprétation
normale, séquentielle du ET :
Il fit deux choses, ouvrir la porte et sortir sa clé, sans qu’il soit
possible d’établir dans quel ordre il accomplit ces deux actions.
De même, certaines lectures métaphoriques contrecarrent (anglais pre-empt)
la lecture littérale, laquelle n’arrive pas à la surface en tant
qu’interprétation :
Vous vous battez contre des moulins à vent.
Il ne sert à rien d’ajouter un ‘littéralement’ qui, on le sait, ne fait que
renforcer la lecture métaphorique :
Vous vous battez littéralement contre des moulins à vent.
On peut imaginer un petit échange tel que celui-ci :
A : C’est l’histoire du type qui se battait contre des moulins à vent –
je veux dire de vrais moulins à vent, avec des ailes qui tournent et tout le
reste. Il avait une grande lance dont il pourfendait les ailes tournoyantes de
ces terribles engins…
B : Il ne s’appelait pas Don Quichotte, par hasard, ce type ?
Se battre contre des moulins à vent, il semblerait qu’on ne puisse plus le
faire qu’en se référant aux prouesses du valeureux DQ – de toute façon et lui
et ses moulins ont la meilleure part, la littéralité ne les atteindra pas…
Le sens littéral d’une expression
linguistique, nous dit encore Recanati (2004:81), c’est pour le sémanticien
celui qui s’instaure sur base même des conventions de la langue (the
semantic value which the conventions of the language assign to that expression).
Mais ces conventions de la langue ne sont pas un donné ; la langue ne se
préface pas des conventions qui en régissent l’usage. Le sens littéral est
inévitablement une construction théorique – on en fera relever ce qu’exige la
théorie qu’on propose.
De même, lorsqu’on trouve chez Recanati (2004:131) mention des ‘context-independent
meanings of our words’, il faut d’abord se poser la question de savoir si
de telles significations existent bel et bien en tant qu’observables. Si ce ne
sont que des abstractions, des constructs, la discussion des positions épousées
par le littéralisme et le contextualisme telles que présentées par Recanati
dans son livre est une discussion méthodologique et non empirique. Elle peut
avoir une certaine importance, mais on n’y mettra pas fin en présentant tel ou
tel énoncé et son ou ses interprétations. Selon le degré de richesse et de
spécificité que l’on réservera à ces significations, la contribution du
contexte à l’interprétation variera de raisonnablement importante à tout
simplement énorme.
D’autre part, on ne perdra pas de vue que les définitions sont des textes, et
qu’elles ne prennent pas nécessairement position quant au jeu réservé au
contexte dans l’établissement de l’interprétation. Si je définis rouge
comme ayant la couleur du sang humain, par exemple, le mot couleur
amène avec lui le problème de la distribution de la couleur rouge sur la
surface de l’objet désigné comme rouge. Je devrai certes prévoir des entrées
lexicales qui rendent compte des groupements les plus idiosyncrasiques (feu
rouge, vin rouge, etc.) mais pour le reste je transmets par le mot
couleur la plupart des problèmes d’interprétation que poseront les paires
nom-adjectif où adjectif est rouge.