Où répertorier le sens ?

 

 Le dictionnaire n’est pas l’œuvre de Dieu. Il se base sur une tradition, longue et respectable, certes. C’est un outil indispensable. Certes encore. Mais il ne détient le dernier mot sur rien. Ni dans sa macrostructure, ni dans sa microstructure, ni dans ce qu’il dit d’une entrée quelconque.

 

 Caveat avant d’ouvrir le dictionnaire. La signification d’un item en contexte :
a) ne peut pas être décrite exhaustivement (toute paraphrase entraîne une perte par rapport à l’énoncé paraphrasé – cf. 2.5.7) ;
b) ne se trouve pas au dictionnaire ; le lexicographe n’a pas envisagé l’item dans cet énoncé précis ;
c) varie ou en tout cas est susceptible de varier d’un locuteur à un autre ;
d) n’est pertinente que pour ce contexte (contexte global d’énonciation et pas seulement contexte linguistique) ;
e) n’est pas nécessairement dissociable de la signification de ses voisins (existence de lexies).

 

 

 Il est intéressant d’étudier l’emploi du mot ‘ou’ dans les définitions. Partout où il y a disjonction, pourquoi ne pas distinguer deux acceptions ? On dira que cela dépend du degré d’enchâssement de l’opérateur de disjonction. Personne ne pense à définir porte comme ouverture du bâtiment ou (électr.) circuit possédant plusieurs entrées et une seule sortie.
Mais un ou dans un complément circonstanciel de lieu (en Afrique ou en Asie) ? Et que dire des x ou non, comme le avec ou sans anse examiné par Labov ou, pour prendre un exemple du Grand Robert (porte 1,2 Monument en forme d’arc de triomphe, situé ou non sur l’emplacement des portes (d’une ville)).  Comment décide-t-on ? Mais on examine si les deux acceptions sont différentes, pardi ! C’est bien ce que je craignais...

 

 Une investigation des acceptions des lexèmes. D’accord, mais ni lexème ni a fortiori acception ne sont des données observables. Il s’agit d’artefacts, qui ne trouvent leur justification que dans la théorie dont ils sont des composants.
Ce qui est observable, ce sont les mots en tant qu’entités typographiques (car nous sommes dans une culture de l’écrit). S’il nous plaît de rattacher les formes table et tables au lexème table, s’il nous plaît d’y distinguer table meuble et table tableau de données, c’est notre affaire. Nous avons de bonnes raisons (distributionnelles) d’opérer le rattachement et de bonnes raisons pratiques de distinguer les deux acceptions. Dans la mesure où le dictionnaire s’engage à nous donner des acceptions, autant qu’il s’arrange pour qu’elles soient raisonnables. Mais il n’y a aucune garantie :
a) d’une part qu’elles couvrent tout l’espace sémantique couvert par table, puisque cet espace est à la fois indéterminé et extensible ;
b) d’autre part, qu’elles soient reliées entre elles de manière systématique, de telle sorte qu’on puisse prédire l’existence d’une acception y si on a l’acception x. J’entends quelque chose de beaucoup plus structuré et précis que le Par ext. ou le Par métonymie de nos dictionnaires. Notez que le concept de métonymie est lui-même entaché de métaphore, car la contiguïté sur laquelle se fondent les métonymies reçoit une interprétation volontiers métaphorique (contiguïté non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, dans la chaîne de causalité, etc.).

Le nombre d’acceptions varie en fonction de la taille du dictionnaire, ce qui suffit à démontrer que la description de la signification que le dictionnaire offre n’est nullement contraignante.

Les acceptions décrivent des pôles. Au départ de ces pôles, on construit l’interprétation qui convient à l’énoncé. Il est parfois possible de passer d’un pôle à l’autre de manière raisonnée voire continue, et parfois le passage est discret et l’itinéraire en est perdu (absolument, ou seulement dans la compétence linguistique d’un locuteur donné). Il n’y a pas de pont entre perche bâton et perche poisson, quels que soient les enseignements de l’étymologie (j’ajoute que je les ignorais encore il y a quelques minutes).

 

  « Le mot x a deux acceptions. »

a) D’abord, comment détermine-t-on qu’il n’y a qu’un mot x avec deux acceptions y et y’, et non deux mots x et x’ monosémiques ? Réglons le problème en privilégiant la polysémie au détriment de l’homonymie, la question n’étant pertinente qu’au niveau de la présentation de l’information. Supposons donc deux acceptions.

b) Tout énoncé comprenant x a donc au moins deux interprétations ? Nullement. Donc, l’interprétation comporterait la sélection (le plus souvent automatique, inconsciente) de l’acception appropriée au contexte.

c) Partant, x ne peut avoir deux acceptions que parce que j’ai repéré deux interprétations suffisamment différentes de la même forme x ou de formes que j’ai appris à associer à x par des règles linguistiques fiables basées sur une récurrence systématique, comme par exemple singulier/pluriel, masculin/féminin, 1e/2e/3e personnes, etc.

d) L’interprétation est donc antérieure à la délimitation d’acceptions telle que pratiquée par le dictionnaire.

e) Donc, interpréter, ce n’est pas choisir une acception appropriée au contexte. Les acceptions résultent de l’analyse de l’interprétation, qui est recherche et attribution d’un vouloir dire.

 

 La distinction dictionnaire (s’occupe de la langue) / encyclopédie (s’occupe des choses) est difficile à maintenir si le dictionnaire doit donner  des définitions. En principe on devrait écrire :
chat : nom d’une espèce  de félin... / nom donné à ...
détraquer : verbe qui signifie...
mais on fait bien sûr l’économie des ouvertures métalinguistiques superflues, car parfaitement prévisibles. Insidieusement, on se met ainsi plus facilement à parler du chat réel, et on oublie le chat en langue. Or ce ne sont pas les mêmes animaux...

 

 La distinction chose/mot est beaucoup plus nette si le mot vient à disparaître :
Chat : nom donné anciennement au minou...
Qu’on ne dise pas que cette définition n’aurait alors plus de place dans un dictionnaire qui se voudrait synchronique. Le lecteur cultivé doit avoir accès à de nombreux mots qui ne sont plus d’emploi courant – un mot ne meurt pas, s’il a eu le bonheur d’être utilisé dans un grand texte, un de ceux qui fondent notre culture.

 

 La définition aristotélicienne (genus+differentiae) est loin de convenir à tous les lexèmes dans toutes leurs acceptions. On consultera les ‘définitions’ de enfin dans le Grand Robert pour s’en convaincre.
C’est que la langue ne sert pas qu’à classer, qu’à décrire ; depuis Wittgenstein et Austin, on est beaucoup plus attentif à l’aspect faire de la langue ; je reviendrai sur cet aspect performatif. Il y a des mots dont on ne peut dire que ce que l’on en fait : si je dis que x est un juron, je ne me contente pas de le classer, j’indique sa fonction dans la langue. Bordel ! dans ma phrase est bien différent de bordel.

 

 Les dictionnaires donnent beaucoup d’informations. Question de tradition, question aussi de disponibilité de l’information (pensez aux indications de fréquence dans un corpus, dont on ne disposait pas il y a quelques dizaines d’années seulement). Peut-être est-il souhaitable de considérer les fonctions du dictionnaire ab ovo. Un type d’information qu’on n’y trouve pas de manière systématique, loin s’en faut, est le pouvoir de négocier la signification : quels sont les lexèmes qui acceptent le plus facilement de faire métaphore ? Dans un ensemble tel que verbe+objet, lequel des deux tend à rester littéral, lequel cède et laisse sa signification se négocier ? Dans briser une carrière, briser cède plus que carrière. Il ne faut pas se hâter d’en conclure que c’est toujours le verbe seul qui cède dans le groupe verbe+objet : qu’on pense à retourner toute la maison (pour trouver quelque chose).

 

Les progrès de la dictionnairique permettent d’envisager une organisation du lexique où tout item (lexème ou élément de lexie) peut jouer le rôle de centre à partir duquel explorer tout le lexique, et ce selon un réseau de relations de diverses natures :
a) formelles : mots voisins dans l’ordre lexicographique ; homophones et mots proches phonétiquement ; mots de même terminaison, de même longueur, etc.
b) morphologiques : produits de la morphologie inflectionnelle et dérivationnelle de l’item (dérivés attestés ou non, dans le cas de suffixes et préfixes productifs)
c) syntaxiques : valence, facettes (slots), etc., toute la description de l’environnement syntagmatique dans lequel l’item peut s’insérer
d) phraséologiques : lexies atteintes au départ de l’item (et vice versa, s’il s’agit d’une lexie)
e) sémantiques : liens thésauriques (hyperonyme, hyponyme, synonymes, antonymes) ; liens définitoires (A se retrouve sous l’acception x dans la définition de B sous son acception y, etc.)
f) relations de valeur : orientation positive ou négative ; est le négatif de... ; est le positif de... (voir 3.8)
g) relations de pouvoir de négociation de la signification : métaphorique pour x ; métonymique pour z, etc.
h) performatives : actes de langage auxquels l’item a part
i) rhétoriques : rôle de l’item dans l’organisation du discours ; corrélatifs, connecteurs de même valeur ou de valeur opposée, etc.
j) stylistiques : items de même niveau de langue, etc.
k) étymologiques : relations sur base d’un étymon commun
etc.

 

Pour chaque lexie, le dictionnaire devrait fournir :
a) la forme la plus canonique possible (souvent le dictionnaire se contente d’un exemple, sans tenter de faire le départ entre ce qui appartient à la lexie et ce qui appartient à son environnement)
b) pour chaque élément acceptant variation, la nature et le degré de cette variation, ainsi que les variations structurelles affectant la lexie tout entière (on peut convenir qu’en l’absence d’information contraire les formes non marquées – singulier pour le nom, infinitif pour le verbe, etc. – sont susceptibles de varier, alors que les formes marquées ne représenteraient qu’elles-mêmes).
C’est là beaucoup demander – on peut fixer des limites, mais elles auront quelque chose d’arbitraire. Les lexies se laissent manipuler plus qu’on ne le pense – c’est la composante du lexique où la créativité se manifeste le plus ; tant que la lexie est reconnaissable, la variation est permise. Reconnaissable pour qui ? c’est là la question – en langue autant qu’ailleurs, intelligenti pauca...
c) une référence à la lexie sous chacun de ses composants, y compris les mots outils (nécessaire à l’étude de ces mots outils)
d) pour chaque item lexicalement plein de la lexie, là où c’est possible, relier l’acception en lexie à une acception proche hors lexie (pour l’étude de la malléabilité des acceptions)
e) origine et nature de la lexie (proverbe, citation, etc.). Dans le cas des citations, distinguer nettement dictionnaire de citations et dictionnaire de langue. Il faut qu’une citation soit manipulable pour qu’elle entre dans la langue. L’inconscient est structuré comme un langage : pour le dictionnaire de citations ; le cœur a ses raisons : citation tronquée pour le dictionnaire de langue
f) justification textuelle (fréquence dans un corpus) pour la forme canonique et les variantes.