Franchir le fossé entre le verbe et son objet : les qualia

 

Dans l’étude du potentiel de négociation sémantique des items lexicaux, une place de choix revient aux verbes qui acceptent un objet ne désignant pas un processus ou une action, alors que conceptuellement c’est précisément un processus ou une action que ces verbes exigent comme complément.
On prendra pour exemple les verbes qui indiquent le commencement ou l’achèvement d’une action (commencer, débuter, finir de).
Considérons finir. Sur une affiche publicitaire pour une crème glacée (de nom Extrême, juillet 1998), on voit une jeune fille qui tient en main un cornet de glace et déclare :
Je le finis et je te le donne.
Finis est interprété ici comme finis de manger comme dans
Veux-tu finir la tarte ?
Notez que l’ajout du verbe implicite manger (accompagné d’une modification du profil intonatif) fait basculer le sens vers cesser de :
Veux-tu finir de manger la tarte !
(Veux-tu bien cesser de la manger !)

Il n’y a pas que le processus de consommation qui puisse être laissé implicite. Le processus de production ou de préparation à la consommation peut l’être également. La petite Zoé à sa tante Amélie :
– Ton gâteau a l’air bougrement bon... C’est un Extrême ?
 – Oui. Je le finis et je te le donne.
Finis
est interprété ici comme finis de le faire, de le préparer, de le décorer, etc. – tout le processus de préparation à la consommation, au sens large. De même
Je finis tes jeans.
(= de les repasser, de les raccourcir, de les réparer, etc.)
Dans le cas de biens qui s’utilisent de façon typique (qui se consomment sans du même coup disparaître), c’est cette action typique qui est laissée implicite :
Je finis le livre (consommation : de le lire – sauf contextes spéciaux : de le manger, de le brûler, etc. ; production : de l’écrire, mais aussi : de le recouvrir, de le couper, etc.).

On peut ‘orienter’ la lecture vers le processus de production ou de consommation de diverses manières. Une famille d’expressions verbales telle que celle subsumée par le schéma ‘prendre à X expression temporelle’ orientera vers la consommation ou la production selon la durée désignée par l’expression temporelle, et ce que l’on sait de la durée normale du processus de production ou de consommation du sujet grammatical :
Ce livre lui a pris huit longues années (production).
Ce gâteau m’a pris deux bonnes heures.
Les escaliers prendront deux heures (les nettoyer, les peindre, les sarcler, etc. plutôt que les gravir).

Le sujet peut évidemment, lui aussi, orienter l’interprétation. Tout le monde n’est pas le Pierre Ménard de Borges, et
L’Agatha Christie ne m’a pris que deux heures
est orienté vers la consommation, vu que, en toute vraisemblance, on lit un livre déjà écrit par quelqu’un autre (mais il pourrait s’agir d’une action orientée à la fois vers la consommation et la production, comme par exemple l’écriture d’un scénario sur base du polar – ici aussi, la durée du processus (en conjonction avec bien d’autres éléments dérivables du contexte) rendra cette lecture plus ou moins plausible.

Considérons un instant le mot côte, dans les acceptions où il désigne un élément du relief, opposé ou non à descente. On trouve dans le Grand Robert :
- 2. Route en pente. - ðPente, raidillon, rampe. Monter, gravir la côte. Descendre une côte. - (Opposé à descente). - ðMontée. Côte raide, pénible. Vitesse en côte d'une automobile. Rendement en côte.
On constatera qu’en construction avec des verbes tels que commencer, entamer, finir, etc. l’interprétation sera toujours celle ou côte s’oppose à descente :
Il entame la côte (= il entame l’ascension de la côte).
Notez que la paraphrase fournie introduit un déverbal indiquant l’action, ce qui force la lecture métaphorique du verbe entamer (=débuter un processus), et ne nécessite plus l’intervention d’un pont entre verbe et objet. On ne pourra pas faire la même chose avec descente, car le déverbal prend lui-même la forme ‘descente’ :
Il entame la descente (?? Il entame la descente de la descente).
Par contre,
Il entame la descente de la côte
ne pose pas de problème (lecture métaphorique de entamer, lecture déverbale de descente)


Les verbes qui marquent le goût ou l’aversion que l’on a pour quelque chose ne sont pleinement interprétables avec ce quelque chose en position d’objet direct que si on connaît les relations typiques de l’homme avec le monde qui l’entoure :
J’aime le chocolat (nourriture : le consommer).
J’aime les livres (en général : les lire).
J’aime le livre (lecture générique de livre –> lecture bibliophilique)
J’aime le lion (lecture générique de lion –> viande de lion : la consommer)
J’aime les lions (pas d’action implicite spécifiable)
J’aime les sardines / la sardine (pas d’autre relation que la consommation : les consommer)
J’aime les roses (les voir, respirer leur parfum, les offrir, les recevoir, etc.)
J’aime l’homme (philanthropie)
J’aime les hommes (philanthropie, sexualité)
J’aime le train (voyager en train).
J’aime les trains (les voir, les fabriquer en modèle réduit, étudier leur histoire, restaurer les voies ferrées désaffectées et les vieilles locomotives, etc.).

La théorie des qualia (cf. Pustejovski 1995) est un effort pour formaliser le passage du verbe à l’objet en spécifiant dans le nom de l’objet les processus de base dans lesquels il est impliqué. Pour chaque nom, on serait ainsi amené à spécifier son mode de production et son mode de consommation, les deux concepts de production et de consommation devant être pris dans une acception très large. Pour les verbes marquant le goût et l’aversion, nous venons de voir que le fossé entre verbe et objet ne peut être comblé qu’en stipulant toutes les relations entre l’homme et l’objet. Les qualia perdent ici leur valeur heuristique et leur pertinence.

Le verbe à suppléer dans le couple verbe – objet n’est facile à fournir que quand notre relation avec l’objet est tout à fait standard :
J’aime le chocolat.
Le rapport est ici tellement évident que
J’aime manger du chocolat
est assez bizarre, comme s’il y avait d’autres choses à faire avec le chocolat que de le manger.
Mais si je prends un objet avec lequel notre relation est moins évidente :
J’aime les escaliers (les gravir, peut-être ; peut-être tout simplement les voir, ou les photographier, les dessiner, etc.).
J’aime les escaliers, mais je n’aime pas les descendre/monter.
De même finir :
Je finis les escaliers (de les installer, de les peindre, de les cirer, de les sarcler, etc.).
Faire est par excellence le verbe qui s’attend à ce qu’on puisse suppléer la relation, qu’il laisse totalement vague :
Entreprise de peinture :
Nous faisons les intérieurs et les extérieurs.
(nous préparons et peignons toute surface à peindre à l’intérieur et à l’extérieur de votre maison ou appartement)
Agence de voyages
Nous faisons la montagne et la mer, l’Inde, la Chine et le Japon.
L’action à suppléer nécessite de connaître le contexte, bien sûr – mais aussi la totalité de nos rapports aux choses. Ce qui n’est pas une mince affaire.
Sainte-Beuve écrit (Port-Royal, Livre III, vol. II dans l’édition Pléiade, p.215) : « Daniel exagère ici son confrère Bouhours. »
Il faut lire le texte, et connaître un peu Bouhours et Daniel, pour remplir le fossé... Les qualités, l’importance, la faute, la responsabilité ? Les qualia, qui sont liés aux items lexicaux, ne peuvent donc pas l’être au texte. Et, comme le dit Rastier (1994:68), « la langue propose, les textes disposent ». Allons plus loin. Il ne s’agit pas ici d’opérer un choix parmi les interprétations proposées par les qualia associés à l’item confrère. Le sens doit être construit, et il ne peut pas l’être sur base des significations répertoriées dans le dictionnaire, même si nous persistons à croire que ça devrait être possible, puisque on ne dispose que du texte, et que le texte, c’est des mots !

 

Il convient de voir ce qu’on gagne (ce que la langue gagne) en n’étant pas obligé de spécifier l’action. Que ferait-on de
J’aime la campagne ?
Faut-il énumérer tous mes rapports à la campagne ?
Même lorsque le nom semble lié très étroitement à un verbe, il permet un ensemble de relations plus vague et plus riche :
J’aime la chasse, mais je n’aime pas chasser.
J’aime la danse, mais je n’aime pas danser.
...
Il y a bien sûr des noms qui sont liés trop étroitement avec l’action désignée par le verbe pour permettre ce schéma discursif :
? ? J’aime la lecture/natation, mais je n’aime pas lire/nager.
Ce que la langue laisse vague, ma théorie peut envisager de le spécifier – à mes risques et périls. Amateurs de qualia, prenez garde !

 

Revenons de manière plus générale aux autres fossés à franchir dans l’interprétation de certains énoncés, reprenant ainsi la discussion abordée au point 2.4.15.
À la revue de presse matinale de France Inter, le 14/12/2004, le rapporteur se référait à un article de presse qui mentionnait les adjectifs à la mode en 2004, parmi lesquels figuraient en bonne place éponyme (ça fait chic) et improbable. Ce dernier adjectif se trouve, paraît-il, appliqué même à ‘manteau’, et l’auteur de l’article (ou le rapporteur, je ne sais plus) soulignait qu’il était bien improbable que l’adjectif improbable puisse s’appliquer correctement à manteau.
Improbable ne peut en effet s’appliquer qu’à une proposition toute entière, et non à un objet concret comme ce que désigne le lexème manteau. Dès lors, si improbable modifie manteau, il faut construire une proposition à laquelle l’adjectif puisse s’appliquer sans entorse – et il va sans dire que dans cette proposition le nom modifié par improbable (ici manteau) doit jouer un rôle décisif, majeur. Notez cependant qu’on ne cherche pas nécessairement à lui donner une position syntaxique déterminée, sujet ou objet par exemple. La proposition qui doit être construite et dont improbable peut être à bon droit prédiqué, ne reçoit pas de schéma syntaxique précis. Bien sûr, lorsqu’on lui donne une expression, il faut produire un énoncé bien formé, où manteau jouera un rôle qui pourra dès lors recevoir une spécification syntaxique. Mais le point de départ n’est pas le syntagme qui a pour tête manteau. Considérons la paire a-b :
a) Il portait un improbable manteau.
b) Il portait un manteau improbable.
On construira des propositions dont l’expression pourrait être celle de a’ et b’ :
a’) Il était improbable que quiconque portât ce jour-là un manteau ; lui néanmoins en portait un.
b’) Il portait un vêtement dont il était bien improbable que quiconque l’eût présenté comme étant un manteau.
Selon les locuteurs, a’ et b’ conviendront toutes deux à a et à b ; ou a’ conviendra à a, b’ à b ; ou l’inverse ; ou encore toute autre configuration des paires interprétation-énoncé.
Notez que ces propositions seront sous-tendues par d’autres, qui pourront servir d’explication à l’attribution du qualificatif improbable à la proposition :
a’’) La température extérieure était d’au moins 25 degrés.
b’’) La coupe, la texture, etc. étaient à mille lieues de celle qui convient à un manteau.
Considérez à présent les exemples types de paires adjectif-nom qui ont donné lieu au lexique génératif de Pustejovski :
a fast car, a fast garage, the fast lane, fast food
et en français :
une voiture rapide, un examen rapide, un rapide coup d’œil,…
Rapide
et fast ne peuvent se prédiquer que d’un processus qui implique mouvement et/ou développement. Lorsque le nom concret, comme voiture, a un quale de haute salience (tel le quale ‘fonction’ de voiture), le processus à fabriquer pour combler le fossé fait l’objet d’une construction standardisée, et le locuteur est pratiquement inconscient d’avoir un fossé à franchir – une voiture rapide est évidemment une voiture qui permet de se déplacer rapidement. Mais on retrouve la nécessité de poser une interprétation originale (et sujette à caution) dès lors que les qualia se proposent en masse, sans que se dégage un ‘clear winner’. Qu’en est-il d’un roman rapide ? S’agit-il d’un roman qui s’écrit vite (production), se lit vite (consommation), à intrigue de rythme soutenu (contenu) ?
Ce qu’il importe de voir, c’est qu’il n’y a pas de réinterprétation des lexèmes rapide, roman, manteau, improbable, etc. (contrairement à ce qui se passe dans ‘brûler les étapes’). Il y a production d’une interprétation qui respecte les restrictions sémantiques que l’adjectif pose à l’élément qu’il modifie.
Le degré de liberté dont dispose le récepteur est certes fonction de la pertinence des qualia ; si un quale de haute salience s’offre pour franchir le fossé, il n’est pas possible de le négliger ; une voiture rapide ne sera une voiture que l’on fabrique rapidement que dans un contexte spécial qui aura amené à l’avant-plan le quale ‘production’. Et bien souvent les qualia n’interviendront nullement, tout simplement car le fossé est trop large, comme dans le cas de l’improbable manteau.
Ici encore, il faut souligner que les manipulations linguistiques pourront souvent s’accomplir sans que l’interprétation ne doive être fournie. La traduction anglaise de ‘Il portait un improbable manteau’ sera ‘He was wearing an improbable coat’ et l’italienne ‘Indossava un capotto improbabile’. Il ne conviendrait nullement de substituer une interprétation à une traduction.