Sur les manipulations du sens

 La transformation d’un support du sens (par exemple une langue source) en un autre support (par exemple une langue cible) ne peut s’accomplir sans que nous n’ayons l’impression que le sens a été compris. Certes, dans les cas les plus élémentaires on peut soupçonner qu’un algorithme  a été mis en œuvre qui ne nécessite pas le passage par le sens. Par exemple, pour ce qui est de la traduction de
         1.Le chat est sur le paillasson
en
         1’.The cat is on the mat
nous voyons très bien qu’elle peut s’obtenir par simple mot à mot : un parcours élément par élément de la phrase source, avec reproduction sur la bande de sortie (la langue cible) des appariements fournis par un dictionnaire de paires telles que the-le et mat-paillasson.

Par contre, si j’entre dans un système de traduction la phrase
2. Il se pourrait que les femmes qui manquent à Pierre leur manquent.
et que j’obtiens 
2’.They might miss the women Pierre misses.
je suis tout disposé à attribuer au traducteur – même si je sais qu’il s’agit d’un programme informatique – une réelle compréhension du texte, car je vois que les manipulations ne peuvent se résumer à de simples opérations sur des données textuelles comme c’était le cas dans la phrase précédente. Si, entrant ensuite
3. L’homme dont il se peut qu’il vous manque manque à Marie.
j’obtiens
3’.Marie misses the man you may miss.
je n’ai plus d’hésitation – visiblement il ne s’agit pas d’un système d’appariement de phrases toutes faites. Dès lors, le système traduit vraiment, donc comprend vraiment.

Si on me dit que le système passe par une interlangue pour traduire, c’est-à-dire une représentation qui soit suffisamment précise pour capter tout le sens qui doit passer d’une langue à l’autre, de telle sorte que l’opération de traduction puisse être la conjonction de deux opérations linguistiques qui se basent sur cette interlangue[1][12], schématiquement :

analyse_génération_langue_A (Langue_A, Interlangue),
analyse_génération_langue_B (Langue_B, Interlangue).

et qu’on me montre quelle est la représentation interlangue de mon énoncé français 2, à savoir

m(pred(mod:cert_min_2),
patiens(np(pro(p3, pl, _G501
[2][13]))),
desideratum(np(det(def), n(mulier, fem, pl),
rel(m(pred(mod:nil),
patiens(np(n(pierre))),
desideratum(t(desideratum)))))))

et qu’en outre on m’explique que m désigne miss-manquer, que pred donne des indications concernant la prédication (ici, la modalité : cert_min_2 pour représenter un degré d’incertitude élevé, marqué par « il se pourrait que » en français et par « might » en anglais, et nil pour marquer l’absence de modalité), que les deux arguments de m (miss-manquer) sont le patiens (celui qui ressent le manque) et le desideratum (l’objet du manque), et que, continuant en latin, femme-woman est représenté par mulier, et finalement que rel désigne la proposition relative, qui est elle-même une prédication qui comporte une trace t indiquant l’argument ayant fait l’objet de la relativisation (relatif qui en français, relatif zéro en anglais, renvoyant à l’antécédent femmes/women et jouant le rôle de desideratum dans la relative), je commencerai à apercevoir les pierres dont le système est bâti, mais je ne pourrai toujours pas m’empêcher de croire qu’il ‘sait’ ce qu’il manie, et qu’il le sait parce qu’il comprend le sens de la représentation interlangue qu’il calcule pour analyser et générer la langue naturelle. Si on me demande ce que j’entends par compréhension, je serai sans doute étonné de la question, car qui ne sait ce que comprendre veut dire ? Bien sûr, je ne suis pas en mesure de décrire avec précision ce qui se passe dans la compréhension, mais je m’estime capable d’établir s’il y a oui ou non compréhension ‘au sens commun’.

Toutefois, le traducteur dont nous venons de parler n’a pas le moindre atome de compréhension du texte source ou du texte cible. C’est un simple manipulateur de symboles. Je peux l’affirmer non pas parce que j’en suis l’auteur (après tout, je pourrais avoir donné naissance à un mécanisme doué de compréhension sans en être moi-même conscient), mais parce qu’il est aisé de prouver qu’il s’agit de purs symboles. En effet, le système fonctionne tout aussi bien si on lui propose de travailler avec des suites de symboles qui ne signifient plus rien pour nous, mais qui pour le système ne signifient ni plus ni moins que les précédentes, le verbe signifier n’ayant pas de sens pour lui. Il produit alors pour la phrase d’exemple la représentation interlangue suivante :

a(aa(aaaaa:aaaaaaaa),
aaa(aaaaaaaaa(aaaaaaaaaaaaaaaa(bbbbbbbbbbbbbbb, bbbbbbbbbbbbbbbb, _G499))),
aaaa(aaaaaaaaa(aaaaaaaaaaaaaa, aaaaaaaaaaaaaaa(bbbbbbbbb, bbbbbbbbbbb, bbbbbbbbbbbbbbbb),
aaaaaaaaaaaaa(a(aa(aaaaa:aaaaaa),
aaa(aaaaaaaaa(aaaaaaaaaaaaaaa(b))),
aaaa(aaaaaaaaaa(aaaaaaaaaaaa)))))))

que j’ai alignée selon le même schéma que celui utilisé tout à l’heure. On peut bien sûr repasser au système premier par traduction univoque de l’interlangue (et c’est sur base d’une telle traduction que cette nouvelle interlangue a été obtenue), mais on a perdu le sentiment que la machine ‘comprend’. Seul comprend le créateur de l’interlangue et le concepteur du programme tout entier, qui définit un invariant de sens entre les deux langues et les manipulations de symboles qui assurent le calcul de l’interlangue au départ de la langue naturelle, et la production de la langue naturelle cible au départ de cette interlangue.

On se souvient du test de Turing. On conçoit aisément qu’un tel test existe, mais on ne sait pas déterminer les conditions qui assureraient que c’est bien un tel test qui a été mis en œuvre, et non un pseudo-test qui l’imite et qu’on peut passer sans réelle compréhension. On se consolera en se persuadant que d’un point de vue pratique ce sont les manipulations du support du sens qui nous intéressent, et non le sens lui-même. En traduction, nous n’avons qu’à le faire passer, pourrait-on dire. Pour d’autres applications, nous avons à le manipuler de diverses manières, par exemple en produisant les inférences qui nous intéressent. Mais toujours nous le manipulons, sans avoir à en capturer l’essence.