Les phénomènes de déplétion sémantique.

a) La déplétion des items lexicaux.
 
On a beaucoup étudié la déplétion sémantique des items lexicaux, notamment dans le cadre de l’étude des verbes supports[1][56], tels que prendre dans prendre des mesures et faire dans faire attention, verbes dont la fonction essentielle serait de permettre au nom qu’ils accompagnent de s’insérer dans des propositions et d’y recevoir les traits que peut porter seulement le groupe verbal (temps, mode, voix, etc. – cf. Fillmore 1971:389). L’établissement des fonctions lexicales va dans le même sens. Dans porter plainte, porter est décrit comme un simple opérateur, le sémantisme de la structure se trouvant dans plainte. Notez que le nom est tout aussi nécessaire, et pour les mêmes raisons, à savoir la souplesse de modification qu’il offre. Risquer ne nous permet pas de nous dispenser de courir un risque ou prendre un risque (les risques qu’il a pris sont vraiment injustifiables –> *il a risqué injustifiablement).

Cette double nécessité – du verbe et du nom – entraîne l’existence, d’une part de verbes qui n’ont pas grand-chose à voir, sémantiquement, avec les verbes typiques qui désignent des processus ou des états, et d’autre part de noms qui ne désignent nullement des choses.

b) La déplétion des structures.

On s’est moins penché, je crois, sur la déplétion des configurations syntaxiques. Ces dernières ne véhiculent pas un sens bien précis ; on sait qu’on ne peut définir sémantiquement la relation qui unit un sujet à un verbe, ou un verbe transitif à son objet. Cependant, il est possible de distinguer un certain nombre de schémas actantiels greffés sur les configurations syntaxiques – c’est ce que fait la grammaire des cas (case grammar). La déplétion intervient dans les configurations où il paraît vain de vouloir attribuer un rôle actantiel quelconque aux positions syntaxiques de base, telles que celles du sujet et de l’objet.

Considérez des phrases telles que

a) Le mois suivant trouve les époux à Passy, où Madame de Saint-Simon, relevant de maladie, profitait de l’hospitalité des Lauzun.
(Poisson 1973:193)

b) The poem finds the poet in one of the coffee-houses he was so fond of, watching the vivid scene through a window, discovering in everything a confirmation of what he had come to know[2][57]. (Burnshaw 1964:302-3)

c)
I tempi successivi alla Riforma non hanno più visto i peccati capitali dell’orgoglio, dell’ira e dell’avidità in quella pletora sanguigna e insolenza sfacciata con cui si aggiravano tra l’umanità del XV secolo[3][58]. (Huizinga 1992:45)

Il semblerait que dès que la langue a établi une structure, celle-ci soit empruntable sans respect du sémantisme de base, si bien que l’objet direct, par exemple, ne serait tel qu’en vertu d’une configuration formelle qui ne porte avec elle aucun atome de sens identifiable à travers toutes les manifestations de cette configuration. On est obligé de parler de prototype (l'objet direct typique...) et de 'cas' qui s'en rapprochent à des degrés divers. On s'en rapprocherait un pas de plus en variant légèrement l’exemple de Poisson pour produire, par exemple : 'L'automne ramenait Louis à La Ferté-Vidame')

Un traitement typique en linguistique automatique associerait  au prédicat trouver différents schémas actantiels décorés de marqueurs sémantiques, chacun correspondant à une acception à isoler – le degré de délicatesse des spécifications étant dicté par la granularité du lexique.  On essaierait ensuite d’apparier l’énoncé à analyser au schéma pertinent.

On aurait ainsi un verbe trouver dont le sujet (défini syntaxiquement, via position ou rection) est une expression de temps (le mois suivant, l'automne, le lendemain, etc.), dont l'objet serait préférentiellement garni du trait +HUM (avec extension métaphorique...) et dont le troisième actant est un attribut de l'objet (et donc structurellement un groupe adjectif, groupe nominal ou groupe prépositionnel – la phrase de Poisson est plus proche de 'J'ai trouvé ma maison peinte en bleu' que de 'J'ai trouvé ce livre à Paris').

On peut explorer les frontières de la structure en y insérant des sujets qui portent le trait sémantique de durée sans être des expressions temporelles. On sait que tout processus a une durée. Si on impose un processus comme sujet, on se trouvera vite confronté à une lecture du processus qui l’oriente vers l’acteur plutôt que vers la durée :

La guerre allait le retrouver au château de son père.

qui peut s’interpréter selon notre schéma, mais également en faisant de guerre un actant, qui se lance à la poursuite de son objet...

Ensuite, on détermine le degré et la nature des manipulations syntaxiques que les actants sont susceptibles de subir. On se penche par exemple sur l'acceptabilité de la relativisation (d) et de la mise en évidence (e) :

(d) Les époux, que le mois suivant trouvera à Passy...
(e) Ce n'est que l'été qui les reverra à Passy...

Finalement, on tente de cerner l'étendue de la variation lexicale (si on n'est pas parvenu à en rendre compte par des traits sémantiques ou par l'appartenance à des catégories thésauriques). On peut faire cela pour le prédicat lui-même, et sans doute découvrir une classe qui inclut trouver, voir (et retrouver, revoir), etc.

L'analyse automatique procède de la sorte car elle veut d'emblée davantage que la reconnaissance d'un schéma syntaxique (sujet – verbe – objet direct – attribut) qui n'est pas – à lui seul – de grande utilité pour l'attribution des acceptions pertinentes en contexte. Elle montre la voie à suivre pour décrire avec précision ces structures à sémantisme pauvre.

Il est à noter que la structure que nous venons d’étudier est certainement passée de langue en langue par imitation de l’écrit. Elle appartient à la rhétorique, et une de ses fonctions est de connoter le littéraire.