Les polysémies régulières.

C’est le caractère systématique de ces polysémies qui fait leur intérêt : elles peuvent servir à rendre le dictionnaire ou plus bref ou plus cohérent. Plus bref si les polysémies régulières sont données comme moyen mécanique de produire de nouvelles acceptions au départ des acceptions enregistrées par le dictionnaire. Plus cohérent si elles sont utilisées pour assurer que des acceptions prévisibles ne manquent pas au dictionnaire et soient représentées selon le même schéma définitoire.
Les polysémies régulières partent des éléments saillants d’une acception pour générer une acception nouvelle. Par exemple, un contenant sert à contenir un contenu – on passe ainsi du contenant au contenu. Un processus prend place (!) en un certain lieu, occupe un certain temps et produit un certain résultat – de processus on passe à temps pris par ce processus, lieu où il se déroule et résultat produit :

a) Il a cassé la bouteille.
b) Il en a bu toute une bouteille.[1][46]

c) La moisson/leçon se déroulait normalement.
d) Il se rendait à la moisson/leçon.
e) C’était pendant la moisson/leçon.
f) La moisson/leçon est excellente.

Faut-il mettre sur le même pied lieu, temps et résultat, tous trois comme polysémies régulières de processus ?

Voyons récolte dans le GR :

1. Action de recueillir (les produits de la terre, notamment les produits cultivés).
Durée d'une récolte. C'était pendant la récolte.
2. (1558) Par métonymie. Les produits recueillis.
3. (1690) Ce qu’on recueille à la suite d’une quête, d’une recherche.

Pas de trace du lieu, alors que le temps a droit à une sous-définition dans 1.

À l’entrée moisson on trouve :

1. Travail agricole qui consiste à récolter les céréales, particulièrement le blé, lorsqu'elles sont parvenues à maturité.
2. Époque, saison à laquelle se fait la moisson.
3. (V. 1223). Les céréales elles-mêmes qui sont ou seront l'objet de la moisson.
4. (XIIIe). Par métaphore, fig. Action de recueillir, d'amasser en grande quantité (des récompenses, des gains, des renseignements...). Ce qu'on recueille

Ici le temps est l’objet d’une acception séparée, qui mérite le statut d’acception à part entière, avec son numéro propre.

Voyons sous leçon. On ne retrouve plus le temps non plus...
On pourrait étendre les investigations, très longuement – les polysémies régulières ne sont pas traitées systématiquement !

On vérifiera sur :
Bâtiment - Institution (école, prison,...)
Acte - Document (candidature, démission,...)
Animal - Viande (poulet, lapin,...)
Arbre - Bois (sapin, chêne,...)
etc.

Une variante intéressante de contenant-contenu est document en tant que support physique – document  en tant qu’information (le mot document est lui-même sujet à la polysémie en question) : livre, journal, ...

La question centrale est de savoir si ces polysémies sont vraiment régulières, c’est-à-dire affectent tous les items qui portent la signification voulue (celle de gauche, si on considère qu’une acception est dérivée systématiquement de l’autre). Ce n’est que dans ce cas que le dictionnaire peut se passer de les répertorier.

Une autre question concerne leur statut : sont-elles liées à une langue seulement ou à toute une famille de langues ? Par exemple, la polysémie régulière contenant-contenu est très systématique : elle pourrait même servir à déterminer si un mot est un contenant – un tel mot devrait alors véhiculer les deux acceptions de contenant et de contenu. 

Dans un système de définition contrôlée, on peut attribuer la double lecture à l’item dont on se sert principalement comme hyperonyme (genus). Par exemple, on attribuerait la double lecture à document, et on définirait traité, manuel, etc. comme étant des documents.
Cette stratégie n’est possible que si on choisit l’hyperonyme avec soin et qu’on garantit
– soit que l’hyperonyme qui sert de genus dans une définition puisse être lu dans toutes les acceptions que le dictionnaire en question enregistre ;
– soit que les acceptions valides pour la définition soient clairement indiquées, par exemple à l’aide d’un ou plusieurs numéros suscrits renvoyant aux numéros d’acceptions dans la définition du genus lui-même.
En général, ce travail de désambiguïsation des genus n’est pas accompli dans les dictionnaires actuels, qu’il s’agisse de dictionnaires sur support papier ou de dictionnaires informatisés. C’est même une des premières tâches à effectuer par et/ou pour les programmes de désambiguïsation de la langue qui se proposent de prendre pour base, du moins en partie, les définitions données par un ou des dictionnaires existants.