Interprétabilité.

Recanati (2004:92 et suivantes), à la suite de Searle, se penche sur l’absence d’interprétabilité du syntagme couper le soleil, dans le sens où l’on ne parvient pas à se figurer la ‘situation’, l’état du monde, qui rendrait ce syntagme vrai (ou, pour être plus précis, rendrait vrai un énoncé où ce syntagme fait partie de ce qui est affirmé, comme dans Il a coupé le soleil).

Je ne crois pas que cela soit vrai. Si quelqu’un coupe le soleil en deux hémisphères égaux, par exemple, je conclurais (à supposer que je sois encore là pour le faire) qu’il a bel et bien coupé le soleil. De même s’il le coupait en tranches, comme le pain.

Ce que l’exemple fait voir, c’est toute la différence qu’il y a entre couper x, où x ne se coupe pas, et couper l’herbe, couper un steak, couper un livre, etc. pour lesquels notre interaction normale avec le monde prévoit un mode opératoire assez précis, dont on ne peut s’écarter indûment sous prétexte que l’on s’en tient au ‘sens littéral’. Si je coupe un livre en petits morceaux, si je coupe l’herbe dans le sens de la longueur, etc. ou si je prétends qu’en faisant de telles choses je me conforme à l’interprétation littérale des énoncés décrivant mes actes, je ne fais rien de bien profond ou intelligent – je suis tout simplement facétieux, et, qui plus est, de manière gratuite et lassante.

D’autre part, si l’interprétation littérale d’ouvrir une porte, ouvrir un livre, etc. n’est pas celle qui vient directement à l’esprit, quelle est-elle ? Il n’y a pas ici de langue ‘pure’, découplée du monde et de la culture qui l’interprète, que l’on pourrait opposer à la nôtre.

Ce qui peut induire en erreur, ici encore, c’est le dictionnaire ; ou plutôt l’oubli que le dictionnaire est un produit du travail sur la langue, et non le dépositaire de la langue même. Il se peut qu’on ne trouve pas au dictionnaire la lexie ouvrir un livre, pour la bonne raison que ce n’en est pas une. Il se peut qu’on ne trouve pas de définition, peut-être même pas d’exemple, du syntagme ouvrir un livre. Cela ne veut pas dire que l’on ne puisse pas définir ouvrir un livre. C’est au contraire sur base de tels syntagmes que le dictionnaire construit les entrées pour ouvrir et pour livre. Nous interprétons ouvrir un livre sur base d’un savoir partagé, que nous ne puisons pas dans le dictionnaire. Si ce dernier était construit à l’usage de qui ne connaît pas la langue (proposition absurde, dès lors que le dictionnaire est écrit en langue naturelle), il faudrait fournir une définition, non pas d’ouvrir et de livre, mais de la paire ouvrir un livre, et il en irait de même d’innombrables autres paires verbe-objet, et bien sûr également de triplets sujet-verbe-objet, etc. En abstrayant une description sémantique d’ouvrir au départ des usages de ce verbe dans les paires et triplets qui l’exemplifient, je me condamne à un niveau de généralité qui ne permet pas au lecteur de construire l’interprétation d’ouvrir un livre, etc. par simple composition des définitions d’ouvrir et de livre. Le dictionnaire s’attend à ce que je sache comment ma culture se comporte vis-à-vis d’un de ses produits, à savoir ici le livre. Quelqu’un qui ne connaît pas la langue, c’est-à-dire ne possède pas déjà l’essentiel des outils qui permettent l’interprétation des énoncés dans cette langue, ne peut rien faire du dictionnaire, qui ne prétend d’ailleurs pas avoir été conçu pour lui.

Il n’y a pas grand profit à baptiser de ‘littérale’ une interprétation d’un énoncé choisie dans l’immense spectre d’interprétations que fournissent par composition les entrées de dictionnaire de cet énoncé. Par exemple, pour reprendre l’exemple de Searle,

Bring me a steak with fried potatoes
n’a pas l’interprétation littérale ‘apportez-moi un steak en vous servant de frites pour me l’apporter’ (sur base de l’interprétation du with dans Study the virus with a powerful microscope).

Ce soi-disant sens littéral n’est autre qu’un sens construit en abusant de l’outil lexicographique, en attribuant à un élément d’énoncé l’interprétation qu’il reçoit ou peut recevoir dans un autre énoncé. Cette combinatoire nous donne une idée des énormes difficultés auxquelles est confrontée toute tentative de production automatique d’interprétations sur base compositionnelle ; mais c’est à peu près tout. Les acceptions des items telles que répertoriées dans le dictionnaire résultent d’un processus d’analyse et d’abstraction et ne sont pas un donné qui justifierait une construction compositionnelle du sens basée sur ces acceptions.